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3 août 2007 5 03 /08 /août /2007 20:48

SALVA NOS

Il écrase sa cigarette sur l'appui de fenêtre. Son soupir dessine de drôles de formes contre la vitre froide. Comme un gamin il a presque envie d'y passer le doigt pour y tracer les arabesques qui hantent son cerveau. Y écrire son nom qui sonne si creux, du bout de l'index représenter sa vie en deux traits qui se rejoignent pas.Il inspire, lorgne sur son paquet de clopes vide. L'idée même de sortir en acheter lui donne envie de gerber. C'est la dèche. Quelque part dans l'appart, Noir Désir passe à la radio, ça l'inciterait presque à se flinguer. Ou à se pendre. C'est plus propre, quand même.
A côté de lui, une bouteille aussi vide que sa tête lui fait tourner les yeux vers la rue. Mieux vaut pas regarder la déchéance en face. De toute façon demain il sera mort, et personne sera là pour s'en soucier. Il y croit.
Il pose son front sur le verre glacé, regarde en bas dans la rue toute la vie qui s'y déroule, insouciante, innocente, presque. Tout est tellement moche, et y'a que lui pour s'en apercevoir. Les autres ils sont éblouis par leurs sourires réciproques, à croire qu'il faut que ça pour voir le monde en rose. C'est ridicule. Ils voient pas les gosses shootés qu'il côtoie tous les jours, ils voient pas la misère de ces mômes qui vendent des saletés à leurs copains de primaire, ils voient rien de tout ça, ils ont mis leurs oeillères pour que tout aille bien. Il s'en fout.  C'est leur problème. Il est bien dans son univers noir et gris. La dernière tache de couleur, il l'a oubliée volontairement.
Il est au-dessus de ça, lui, au-dessus du déni, au-dessus de la foule, dans son trente mètres carrés, bien planqué au cinquième étage, dans la mansarde, sous les toits. Ouais, c'est ça, il s'en fout, et s'il entend les sanglots de Côme jusqu'ici c'est juste son imagination. Bah, faut bien qu'elle serve...
Avec l'amertume nouée comme une écharpe autour de sa gorge enrouée, il y croirait presque.
Il rigole mais ça s'étrangle bien trop vite pour être naturel. Il comprend même pas pourquoi ça l'affecte tellement. Il est parti un jour, en claquant la porte, comme ça, parce qu'il en avait marre de ce clébard sans caractère, ouais, il est parti, sans être retenu, c'est peut-être ça qui lui a un peu miné le moral...
Il s'en fout tellement de lui, Côme ?
Ils sont pas faits pour être ensemble, y'a qu'à les voir. Il s'en souvient encore, des grimaces contenues, des sourcils froncés, du nez plissé, des remarques sur ses cheveux rouges, ses piercings, ses fringues trouées. Côme il est trop propre sur lui, c'est malsain aussi, c'est une couverture jetée sur les yeux des autres pour pas qu'ils voient combien il est sale à l'intérieur. Humain. Fragile.
Maxence il s'est pas laissé avoir. Il a tout déchiré et il a vu la confiance s'effilocher dans les yeux de Côme. Et puis il est parti. Longtemps après. Peut-être parce qu'il en avait marre de la lueur qui vacille dans sa tête. Peut-être.
Si le mec à la radio a décidé de le faire déprimer, il y parvient plutôt bien.
Il se lève, espère balancer son désastre intérieur par la fenêtre. Mais faut pas trop rêver.
Il sort de l'appart, pieds nus, laisse la porte ouverte, s'échappe par la petite fenêtre du couloir, monte sur le toit, cinq étages plus bas c'est le bitume, il ose pas regarder en bas la rue qui défile, les gens qui se trompent de route. Dehors il fait toujours plus moche que bien à l'abri dedans. Chez lui. Chez Côme. Il s'est un peu perdu. Il a dû rater un embranchement. Ca aurait pu lui éviter bien des emmerdes. Mais en fait, il regrette pas trop. Il a juste pas l'habitude. Ca reviendra, normalement.
Il respire à fond les odeurs de la ville, là-haut perché sur le sommet de son monde. Les nuages gris et fades le trempent de son désarroi, mieux que lui, parce qu'il sait plus pleurer. Il a les pupilles un peu trop dilatées pour ça. Pour ça, son imagination, elle l'aide pas.
Il a envie de jouer à la marelle sur l'ardoise glissante. Peut-être que la flotte lavera ses doutes. Il se trouverait presque con, sur l'instant. Enfin, un peu plus que d'habitude, quoi.

Eh, Côme, tu ferais quoi toi ?
Il s'assied, les coudes sur les genoux, il a un peu froid mais il s'en fout. Il a besoin de se laisser vider par le vent. Il est comme un marmot qui sait pas se débarrasser de sa crasse tout seul. Côme lui frottait le dos pour l'apaiser. Pour lui faire oublier qu'il dealait avec des gosses de dix ans. Pour lui faire oublier quand il avait pas eu sa dose. Ca marchait plutôt bien.
Ca lui tombe dessus un peu comme une évidence, mais il a juste pas envie de se l'avouer. Finalement, il est pas au-dessus du déni, il est en plein dedans.

Eh, Côme, tu me manques, sale con...
Dans l'appart, sur la vitre, le dessin d'un coeur se fait lentement effacer par la pluie.

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Published by Aloysius Chabossot - dans Avis sur texte
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commentaires

Lucile 04/09/2007 13:46

Bonjour à tous!
Hum pour ma part je dois dire que je n'ai pas très bien compris ce qu'il se passait mais à lire les précédents commentaires je me dis que j'ai dû lire trop vite ou autre mais que c'est fort possible que ça vienne de moi...
Quoiqu'il en soit, et presque étonnament, je trouve que l'ambiance et l'état d'esprit du narrateur sont très bien rendus. Je dois avouer que j'ai tiqué sur les formules familières, même en considérant que ça faisait partie du personnage...

Voilà!
En tous cas bonne continuation!

Laure-Anne 03/09/2007 22:56

Merci beaucoup pour toutes ces critiques (que je ne découvre que bien tard, aaaah les lignes internet coupées à tout va...) qui m'ont fait découvrir certains travers que j'avais plus ou moins consciemment occultés. (Je pense notamment au fait de découper dans le texte qui, il est vrai, devient redondant à force, ou les clichés qui servent d'image. Voilà deux points que je tenterai d'éviter un maximum dorénavant, c'est certain.)
Je suis également ravie des commentaires positifs que j'ai pu recevoir et qui m'encouragent très sincèrement à travailler mon style.

Un très grand merci à tous !

David Cathala 10/08/2007 19:53

C'est vrai que la dernière image du coeur sur la vitre est un peu trop en décalage par rapport au reste du texte... Il faudrait un signe d'amour ou d'affection certes, mais celui là est exagéré je trouve...

Cela dit, et pour ne pas être rabas-joie, le reste du texte est remarquablement bien écrit, j'ai beaucoup apprécié :).

dhom 07/08/2007 15:14

Une ou deux remarques qui pourraient faire progresser l'auteur : la vision finale est mièvre, galvaudée et gâche tout l'effet du récit ; non seulement l'idée du coeur gonflé de chagrin est, en guise de dénouement, plate et inappropriée au drame qui précède, mais les symboles utilisés pour exprimer l'idée sous la forme d'une allégorie sont vraiment trop faciles : il faudrait trouver autre chose pour symboliser les larmes que la pluie, et pour symboliser le coeur que son simple dessin.
Le même problème de métaphorisation est détectable lorsque l'amertume est comparée à une écharpe. J'ai du mal à décoder l'image : mais si, comme je l'ai compris, l'amertume est un moyen de se protéger contre le dérisoire monde extérieur, l'association d'idée qui préside à la métaphore (vie ridicule et douloureuse=hiver et amertume=écharpe) reste un poncif.
Il y a encore du travail à faire, bien que l'auteur maîtrise assez bien certaines ficelles.

Marc Galan 06/08/2007 00:25

Ce n'est pas trop le genre de roman ou de nouvelle que j'apprécie, mais il faut reconnaître qu'il s'inscrit dans une vision très contemporaine et un peu négative du monde. L'argot ne me dérange pas. Il s'inscrit dans l'esprit du texte.