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6 août 2007 1 06 /08 /août /2007 10:00
"L'arpenteur" n'est pas le titre de la nouvelle mais le nom de l'auteur (sans doute un pseudo)  dont voici le blog : http://virgules.over-blog.com/

Autoroute du soleil

C’est vrai qu’au début j’avais peur la nuit. Mais maintenant je m’y suis faite. Et puis j’ai toujours mon couteau, posé sur la tablette, alors je ne risque rien. En fait je préfère travailler la nuit. C’est plus calme, et l’obscurité emballe le monde dans un voile de douceur mystérieuse. Tout est plus propre, plus silencieux.

Chaque soir, quand je m’installe dans la petite cabine jaune et bleue, je me l’approprie un peu. J’y amène un petit ours en peluche que j’ai depuis ma naissance, et cette photo où je suis avec Maman, devant le cirque qui venait chaque année dans la ville voisine. J’avais 11 ans. Elle est morte l’année suivante. Un accident sur l’autoroute. Depuis je suis seule. Toujours. Heureusement que j’ai trouvé ce boulot au péage routier, il m’a permis de sortir enfin du foyer d’accueil.

Et maintenant c’est d’ici que j’aimerais sortir. De cette cabine, de ce village, de cette région. Partir. Comme tous ces gens à qui je dis, nuit après nuit : « 9.80… merci… bonne route ». Mais comment partir ? Avec quoi ? Pour où ? Je n’irais pas loin avec mon vélo, et de quoi vivrais-je ?

Alors je rêve la nuit. Quand je vois arriver au loin les phares d’un véhicule, comme deux gros yeux jaunes qui me scrutent, je m’amuse à deviner la couleur de la voiture, ou son pays d’origine.

Parfois je gagne. Parfois non.

Quand il n’y a personne, je lis les magazines de voyage invendus que me donne le tenancier du kiosque au coin de ma rue. Jamais je ne pourrais les acheter. Je m’imagine traversant des déserts, escaladant des montagnes, nageant dans une mer turquoise.

Mais régulièrement les yeux jaunes jettent un coup de projecteur sur ma réalité, sur ma prison.

« 9.80… merci… bonne route ».

J’aimerais savoir où vont ces gens, ou ce que transportent ces camions. Mais les conducteurs ne me voient pas. Pour eux je ne suis qu’une machine. Un obstacle au milieu de leur trajet. De temps en temps on me dit bonsoir, mais en fait je crois que je n’existe pas.

Ce soir-là il pleuvait.

J’aime quand il pleut. Tout brille quand une voiture arrive. J’aime bien ce qui brille. Maman elle avait un collier qui brillait. J’aimais bien le toucher, il prenait toutes sortes de reflets, comme s’il était vivant. Quand il pleut, l’autoroute, elle aussi devient vivante.

Jean m’a dit bonsoir vers 2h40, en souriant. La pluie et un sourire. C’était vraiment une nuit réussie.

Le lendemain, il pleuvait toujours, et lui, il m’a encore souri. Et il a disparu dans les ténèbres. Tout à coup, j’ai entendu des coups sur ma vitre. J’ai sursauté, posant la main sur le couteau, et j’ai vu Jean qui agitait une petite bouteille de jus de fruit :

- Coucou. Un peu de soleil en bouteille pour égayer cette nuit pluvieuse ?

J’ai regardé ma main sur le couteau, et la couverture du magazine sur mes genoux. Un village de pierres blanches, accroché à une falaise surplombant une mer d’un bleu profond, qui brille de mille feux sous un soleil éclatant. Il a cogné encore contre la vitre avec la bouteille, tout sourire.

- Vous savez, je n’ai pas le droit d’ouvrir en principe. Et puis, il y a pas de place pour deux ici.

- On le dira à personne. Allez, je suis sûr que vous avez soif. Je m’appelle Jean.

- Moi c’est Jeanne, mais je préfère qu’on m’appelle Jane.

Il a ri. Moi pas.

Et j’ai ouvert, je ne sais pas trop pourquoi. Il dérangeait ma nuit et ma pluie, en voulant y mettre du soleil. Il a fini par rester jusqu’au lever du jour, assis par terre près de la porte. On a parlé pendant des heures. Une discussion délicieuse, machinalement ponctuée par mes « 9.80… merci… bonne route ».

Il est revenu souvent partager mes nuits, caché dans un petit coin. Je lui confiais mes envies de voyage. Un jour à la fin de mon service, dans la lumière pâle du petit matin, il m’a emmené vers sa voiture, dans le parking, et m’a fait me mettre au volant.

- Tu verras, on peut aller plus loin avec ça qu’avec ton vélo.

C’était une VW, elle était grande, noire. Les gouttes de pluie la paraient d’un manteau de perles brillantes. Il a fini par m’apprendre à conduire, et m’a dit qu’un jour, je l’emmènerai en voyage.

J’ai ri.

J’aime bien repenser à ces nuits-là. Depuis la mort de Maman, personne ne s’intéresse à moi. Au foyer, on me laissait toujours de côté. On disait que j’étais débile, alors que c’est juste que j’étais trop triste pour me concentrer sur mes leçons. Je ne pense pas que je suis débile. Et Jean non plus.

Cette nuit il est venu avec une rose : « Il te faut partir, tu dois te libérer de tout ça. Ne reste pas au bord du chemin, le monde t’attend ».

Je regarde la voiture qui arrive, et la route qui brille dans le halo de lumière blanchâtre. Si la plaque d’immatriculation se termine par un numéro pair, je gagne.

C’est un 4.

Je mets la peluche dans mon sac, je décroche la photo de maman, et je prends mon couteau. Je bloque la barrière en position ouverte, et pour la dernière fois, je sors dans la nuit. La pluie caresse mon visage. C’est doux.

Il a raison. Je dois partir. Je le serre dans mes bras. Et d’un coup il comprend : je m’échappe. Il a l’air triste, il devient pâle, et puis ferme les yeux. C’est pourtant son idée.

Je place la rose sur le tableau de bord. Elle brille dans son emballage doré. Je démarre. Je vais passer le péage, c’est la première fois que je serai de ce côté-ci de la barrière. D’une main tremblante d’impatience, j’appuie sur le gros bouton rouge, et en grésillant, la machine me donne enfin mon propre ticket. Je le regarde émerveillée, alors que j’en ai eu des milliers entre les mains.

Celui-ci, c’est le mien.

Je le pose délicatement sur le siège du passager, à coté du couteau. Lentement, me délectant de chaque seconde, j’appuie sur l’accélérateur, et je m’enfonce dans la nuit.

Je suis libre…

Je trouverai bien un moyen de me débarrasser du cadavre de Jean en cours de route…

 

***

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Published by Aloysius Chabossot - dans Avis sur texte
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commentaires

louis 18/09/2007 15:30

Excellent,vraiment très belle nouvelle : la pluie, le métier de cette femme, sa "différence", l'amoureux transis (Émile Louis ?) et cette chute. N'écoutez pas les jaloux :ne changez rien...et... épousez moi!!!
Louis

arpenteur 17/08/2007 07:49

Tout d'abord, un grand merci pour vos compliments.
Mais ce que je préfère, ce sont vos remarques toutes très pertinentes.
C'est agréable et surtout intéressant d'avoir des commentaires différents de ceux qu'on reçoit sur le blogs, qui sont tout "élogieux" en général (et sans doute le sont-ils sincèrement, du moins je l'espère), mais sans recul, si critique constructive.
Alors merci à Aloyssius de m'avoir permis cette expérience, et merci à tous les commentateurs dont l'expérience et les conseils avisés ne peuvent qu'être très utiles...
Continuez...

tahar 16/08/2007 18:11

Tres beau passage sur la brillance. Personnage tres touchant. Beau rapport humain. Un style tres prenant, une belle histoire, j'ai aime la romance. Je ne m attendais pas a la chute. Elle brise la beaute du texte, parce que l histoire n'est pas ce qu'elle fait, mais ce qu elle ressent et comment elle decrit. Texte tres beau et tres touchant. J aimerais lire un livre entier d'un auteur a une telle sensibilite.

Pascal Blondiau 15/08/2007 22:00

Direct, efficace, pas de pseudo-psychologie ni de pseudo-plantation-d'athmosphère, ni de pseudo-dilemmes-cornéliens... J'apprécie !! Juste un bémol : dans la vie réelle, quelle aurait été la motivation du geste de Jane ? On sent que tu as voulu faire une nouvelle à chute, en dépit de la vraisemblance et c'est peut-être là la seule faiblesse de ton travail... A part ça, chapeau.

dupinceau 15/08/2007 14:21

net, clair, bon sujet... bien amené, la fin surprenante, mais cadavre fait "morbide" corps peut être ou jean, je m'en débarrasserai tout à l'heure ... il est bien à l'abri dans le coffre.