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6 août 2007 1 06 /08 /août /2007 11:53
Estelle Nollet :"Voici le début d’un roman que j’espère un jour finir, mais je ne cesse de revenir sur mes pas de mots alors j’en doute...
Le sujet : Deux narrateurs : une femme qu’un accident a rendue aveugle et sa main qui très doucement s’éveille à la vie..."


Je me réveille tout en douceur en espérant qu’il fasse jour mais il fait noir comme toujours. Depuis combien de temps maintenant, un mois, deux, plus ? Depuis combien de bouteilles, dix, vingt, plus ? Depuis combien de larmes, un litre, deux, plus ? Je ne saurais le dire : on ne fait le compte que de ce dont on veut se souvenir.
 
Sous moi c’est tout doux.

Ma mère a entendu mes pas dans la chambre et j’entends déjà dans la cuisine les tasses tinter, ces tasses bleues sur ces sous-tasses bleues, sur la table en bois noir avec la nappe rose pâle. Je me demande combien de temps je me souviendrai de ces couleurs, si elles vont passer dans ma mémoire comme celles de vieux habits, si elles vont disparaître. Si je vais m’en apercevoir. Ou si comme un oiseau en revenant au nid je ne me rendrai pas compte que mes cinq petits oeufs verts mouchetés sont partis, et qu’à la place il y en a un gros tout blanc, qui deviendra un coucou affamé que je prendrai pour mon oisillon. Les couleurs disparaissent-elles comme ces oeufs ? Est-ce que je vais devenir folle ?
 
C’est tout doux et j’aime toucher les choses, j’aime toucher le doux et aussi le moins doux, j’aime qu’elle me fasse toucher des choses je les prends en photo de toucher pour elle, elle n’a même pas besoin de les mettre dans sa tête elles sont déjà dans ma tête à moi pour elle.

Je quitte les draps légèrement humides de mes cauchemars de la nuit et me dirige vers la porte en touchant le mur. J’entends ma mère verser l’eau dans les tasses au travers de la cloison, je sens l’odeur du pain grillé mais ça m’écoeure mon dieu je préfèrerais une vodka.  Je m’avance en comptant les pas jusqu’à huit et je sens sur moi le regard de ma mère suinter comme une blessure quand j’agrippe le dossier de la chaise. Je crois que tous les jours elle est comme moi, elle prie pour que je ne sois pas comme ça. Elle me dit que Mark a laissé une lettre pour moi, vu que j’efface sans les écouter ses messages sur le répondeur. Je ris : une lettre ?
« Tu peux la déchirer. »
Elle me répond calmement et sans soupir, comme si elle était sûre que le temps change les décisions « Je vais la ranger et quand tu voudras, je te la lirai. »
C’est moi qui soupire : le temps ne change rien, il n’en a pas le pouvoir.
Le thé est au lait et sans sucre comme je l’aime, pourtant ce matin là comme tant d’autres j’ajoute 3 morceaux, c’est à cause de l’alcool. Je les jette délibérément de très haut, sans mettre mon doigt sur la tasse, pour qu’ils tombent à côté. J’entends le froissement de la jupe de ma mère qui se penche sur la table et le ploc des morceaux de sucre lorsqu’elle les remet dans la tasse. Je dis « ça ne sert à rien », elle me dit « qu’est-ce qui ne sert à rien », je réponds « je ne sais pas bien, tout ça », elle me demande « tout ça quoi ?» et je ne réponds pas, je bois. Du thé à la bergamote. Avec un nuage de lait et trois sucres.
 
J’ai chaud à mes doigts, le pouce et l’index, la surface est lisse, la chose est lourde et j’ai chaud à mes doigts c’est agréable aussi. C’est pareil tous les matins je touche du doux et puis du chaud ça je m’en souviens bien. Ma mémoire est située dans le creux de ma paume, c’est l’endroit le plus protégé alors c’est là que j’ai dû la mettre, peut-être si j’y ai pensé je l’ai mise là. Parce qu’elle touche d’abord du bout des doigts alors ma paume au creux elle est protégée, et ma mémoire est là probablement. Sûrement, je crois qu’il n’y aurait pas de meilleur endroit pour une mémoire.

Je m’habille, une culotte, pas de soutien gorge, mon jean et un pull léger en coton. J’ai les trois mêmes pulls, un rose un gris un noir, je les reconnais à leur petit col comme celui d’une chemise et je m’apprête à demander à ma mère de quelle couleur est celui que je mets et puis pour quoi faire ? ça ne change rien du tout. En ouvrant la porte d’entrée pour me laisser passer ma mère me dit avec une voix tendre en remettant ma mèche de cheveux « Il te va si bien ce pull-over ». C’est que ça doit être le rose alors, ma mère elle aime les couleurs gaies. Dans la voiture la radio passe Queen « I want to ride my biiiiiicycle, I want to ride my biiiiike... ». Moi aussi je voudrais bien, je prendrais le vélo et finirais sous une voiture en entendant des crissements de freins vains et les cris du conducteur « mais elle a déboulé comme une folle je n’ai rien pu faire, ça va mademoiselle ? non je crois qu’elle est morte j’vous jure vous l’avez vu elle fonçait comme ça en zigzagant ». Ou dans le canal.
« Je passe te chercher à cinq heures »
« Peut-être cinq heures et quart parce que je dois faire des courses qu’est-ce que tu dirais d’un poulet aux morilles ce soir hein ? »
« Avec un bon petit vin, je crois qu’il me reste du Riesling de Noël ça ne se marie pas très bien mais ce sera agréable ? »
« Je devrais commander quelques bouteilles à ta cousine, tu sais que le petit Théo a eu un an le mois dernier, je te l’ai dit, je lui ai envoyé une carte pour nous deux. »
Je sens ses doigts remettre encore ma mèche quand elle arrête le moteur.
Elle me dit « l’entrée est à 5 mètres, juste en face en sortant de la voiture, il y a Monsieur Follet ». Je lui dis « Conduis-moi s’il te plaît. »
J’ai trente ans, je retourne à l’école et ma mère vient me chercher le soir, et quand elle est en retard je panique comme une enfant parce qu’il fait noir, je ne suis pas capable de déterminer la couleur de mes vêtements et j’apprends le braille en me demandant de quelle utilité ça pourrait bien m’être.
Là où je vais les gens ne font rien : ils restent couchés et ils écoutent les vers chanter lors du festin.

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Published by Aloysius Chabossot - dans Avis sur texte
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commentaires

Chateaux 29/06/2010 16:03



Avec elle on peut toujours y aller les yeux fermés ! Même quand elle revient sur ses pas de mots, en zizaguant dangereusement, son texte tient toujours la route.
(C'est clair comme de l'eau de roche !)



lachoucroutegarnie 16/01/2010 18:52


je lis ceci... je lis en ce moment 'il ne faut pas boire les rats kagourou" et je pense à dostoievski qui disait "pour atteindre l'universel soyez le plus personnel possible..."
Merci d'être vous...


Isa 01/09/2008 14:09

Moi aussi j'ai envie de lire la suite, d'autant que Théo va bientôt avoir 8 ans! Préviens moi quand ce sera prêt, cousine!

wald 27/08/2007 20:35

je suis en train de parcourir les différents extraits proposés, pour l'instant le tien est celui qui s'en sort le mieux, je ne peux donc que t'encourager à poursuivre.

estelle 27/08/2007 05:58

Vagant, merci de votre commentaire; pour le texte de la mère, oui oui, c'est un peu confusant c'est vrai, je comptes y mettre bon ordre :)
Salamone Guiseppe, au diable la frousse, c'est décidé, je le finis !