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6 août 2007 1 06 /08 /août /2007 12:09

Sigmund sous la neige

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 J'ouvris les yeux, totalement réveillée, en pensant à une écharpe blanche. C'était à la fois la très légère empreinte d'un rêve pas assez prompt à s'évanouir, et ces trois mots, nets, précis et plutôt incongrus pour une première pensée. Il me semblait être passée du sommeil à la pleine conscience en une fraction de seconde. C'est plutôt inhabituel chez moi alors, ça et l'écharpe, ça me troubla. L'instant suivant mon trouble fit place à un net malaise, comme celui qu'on éprouve quand on laisse quelque chose en suspens, une parenthèse ouverte qui reste présente à l'esprit jusqu'à ce qu'on la referme. J'avais sans doute laissé un rêve inachevé où il devait être question d'une écharpe blanche, voilà tout.
Je fermai les yeux et inspirai profondément, essayant de me concentrer sur ce que je ressentais pour chasser les trois mots qui revenaient à mon esprit en une ronde infinie. Une écharpe blanche. Froncement de sourcils, expiration. L'air de la chambre était sain, l'appartement était calme. C'est à peine si quelques sons étouffés me parvenaient de la rue, en bas. Je rouvris les yeux : par la porte entrouverte, je vis à la lumière dans la cuisine que le jour était levé. Il devait être assez tôt. Mettons 7h. Ne pas regarder le réveil. Je me rappelle m'être demandé s'il avait neigé pendant la nuit.
Je me demande souvent ce qui m'attend derrière les volets, la porte, le coin de la rue… et je me propose des réponses. Ces prédictions que je me fais à moi-même, ce sont mes surprises. J'adore les surprises. Quand j'étais enfant, j'imaginais des grosses surprises : je rêvais par exemple d'ouvrir la porte de chez moi un matin et de me retrouver au beau milieu de la jungle parce qu'une tornade aurait emporté ma maison pendant la nuit, comme dans le magicien d'Oz. Evidemment, cela me valait de la part des adultes des réponses décevantes et terriblement terre-à-terre. Pour éviter ce genre de déceptions, j'ai depuis appris à conjecturer plus raisonnablement : je pronostique la météo, la façon dont mourra telle célébrité vieillissante, la profession des personnes que je rencontre chez mes amis… Ce réajustement, bien qu'il rende mes succès plus fréquents, les amoindrit quelque peu, mais comme on dit « le mieux est l'ennemi du bien » et j'apprécie à leur juste valeur les jours où je suis en veine. En outre, j'use d'un léger artifice pour rehausser mes victoires : je ne vérifie jamais si mes oracles se sont réalisés, de sorte que mes échecs glissent sur moi comme de simples événements tandis que mes réussites deviennent des coïncidences. J'aime beaucoup ça aussi, les coïncidences…
J'étais donc dans mon lit, en train de concocter mes surprises du jour, mais l'écharpe blanche continuait de me préoccuper, et la sensation d'oppression qui l'accompagnait s'était amplifiée. C'est étrange comme du « rien » - une pensée, un cauchemar, une émotion - peut se ressentir physiquement. Mentalement, c'était plutôt similaire à un bruit de fond ou un acouphène : quand on les remarque, on se demande s'ils ont toujours été là sans qu'on les entende ou s'ils sont réellement nouveaux...
J'avais lu quelques années auparavant un traité de Freud sur les rêves et leur interprétation : on pouvait y apprendre que nos pensées les plus inavouables se dissimulaient sous d'énigmatiques visions oniriques pour parvenir jusqu'à notre conscience. Le regard sévère du vieux Docteur m'intimait d'appliquer illico sa rigoureuse méthode à mon écharpe blanche. Sans grande conviction, j'envisageai donc qu'une pensée perverse était tapie dans ce que je prenais jusqu'alors pour la vaporeuse rémanence d'un rêve.
Qu'allais-je bien pouvoir tirer d'une écharpe de mousseline blanche volant dans le vent ? Je me rendis compte que mon souvenir s'était précisé depuis mon réveil. L'écharpe se trouvait désormais en situation : flottant dans une légère brise, retenue par une branche nue dans un ciel pur et lumineux.
Le sentiment d'oppression se renforça. « Allons, concentre-toi ! Tu ne fais que regarder bêtement ! Cherche ! ». Selon moi, M. Freud avait tort de croire qu'un bout de tissu recelait quelque message que ce fut mais je ne voulais pas le froisser et je ressentais moi-même l'impérieuse nécessité de trouver quelque chose. De la méthode, me dis-je. Je fermai les yeux pour visualiser de nouveau cette fameuse écharpe et la détailler attentivement. La mousseline était régulière, pas d'accroc, pas de tache, rien. Lui hocha la tête avec intérêt mais resta silencieux. Ainsi encouragée, je passai ensuite à la branche. Elle trônait dans les airs, désolidarisée de tout tronc, mais cette bizarrerie ne me choquait pas. Le bois était lisse – peut-être du noyer ? A part cela, je ne voyais pas quoi dire de cette branche. Imperturbable, mon juge croisa les jambes : il attendait la suite. Un peu incrédule, j'entrepris d'examiner le vent. Pas de fausse note dans le mouvement du tissu, pas d'agressivité dans la brise qui ne paraissait elle-même ni moite ni glaciale … J'étais sur le point de déclarer forfait quand les muscles de mes épaules se détendirent soudainement. Au même moment, un détail était apparu – ne l'avais-je simplement pas remarqué avant ? L'écharpe était nouée autour de la branche. Voilà ce qui me manquait. Sans savoir pourquoi, la certitude d'avoir toutes les pièces du puzzle me rasséréna. Lui souriait, l'air ravi. La suite fut un jeu d'enfant : je dénouai en pensée l'écharpe, que je fis de soie pour qu'elle glisse mieux, et la laissai filer dans les airs… Avant de disparaître totalement de mon esprit, Freud hurlait de rage en tapant des poings par terre. J'étais, semblait-il, une bien piètre disciple…
Satisfaite pour ma part, je pris une profonde inspiration avant de me lever et de me diriger vers la cuisine, éclairée par la luminosité crue d un matin d'hiver. Avant de mettre en marche la cafetière, qui indiquait 07h12, je risquai un œil par la fenêtre. Dans la rue, une joggeuse qui sortait de chez elle rattrapa in extremis son écharpe de fibre polaire beige qui s'envolait. Après avoir ajusté son bonnet sur sa tête, elle s'élança gracieusement sous les flocons et disparut au coin de la rue à grandes foulées maîtrisées.

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Published by Aloysius Chabossot - dans Avis sur texte
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commentaires

Béatrice 29/10/2007 21:42

Franchement, c'est une nouvelle très originale. L'histoire est très bien construite, avec pas mal d'humour. les références à Freud sont cocasses et sa description très amusante (ce mélange sur la clé des rêves, entre occulte et psychanalyse est assez savoureux). La chute est bonne, avec son côté "prends ça dans les dents Siggi!". Tout ceci est bien balancé.
Pour la forme: Je n'ai pas grand chose à dire. j'ai relevé quelques maladresses (de mon point de vue), mais je ne vais pas ré-écrire le texte! ;-). Dans l'ensemble, je le trouve au contraire très aisé à lire, avec un bon équilibre, un vocabulaire précis et choisi qui évite l'habituelle pléthore d'averbes ou d'adjectifs que l'on retrouve trop souvent.
Bon, entre Lucile et L'arpenteur, good choice, Mister Chabossot

Aloysius Chabossot 02/11/2007 12:13

Oh vous savez, c'est eux qui ont choisi de m'envoyer un texte, moi je n'y suis pour rien !(Bonne initiative que de commenter uniquement les textes qui vous ont plus !)