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6 août 2007 1 06 /08 /août /2007 12:11

Problèmes d’os

 
 Il m’a laissée seule, devant la table d’examen. Seule avec toi épuisée, étendue sur cette table glacée. Tu souffres donc trop. Et il n’y a plus aucun espoir de te guérir, de te sauver. Ce fameux jour demerde, tant redouté, nous y voici.
- Ça va être un peu douloureux.
Le vétérinaire réapparaît, muni d’une seringue qui me paraît énorme.Je lutte contre mes jambes, pour ne pas tomber. Je me bats avec mes larmes, je veux qu’à jamais tu voies mon amour, ma gratitude. Mais tu ne me regardes plus, vaincue par tant de lassitude. Tu as un sursautatroce, puis plus rien.
Pendant seize années, nous avons été inséparables. Nous avons déménagé tant de fois, partagé tant de choses. Tu étais là pour mes secrets d’adolescente, tu as connu mes premiers émois, tu as été témoin de mes joies et mes tristesses les plus secrètes. Lorsque nous vivions à la campagne, ou en rez-de-chaussée d’un immeuble de ville, tu vadrouillais à ta guise, j’adorais ta liberté et ton mystère, tu revenais toujours aimante et caressante. J’avais ta patte sur mon visage, lorsque je dormais. J’enfouissais mon nez contre ton ventre, je m’enivrais de ton odeur de noisette.
Qui comprend cela ?
- Un fourgon du crématorium viendra la chercher.
- Je peux l’emmener moi-même, au crématorium ? Je voudrais l’emmener moi-même. C’est important.
- C’est la première fois qu’on me demande ça. Et pourtant, je
travaille depuis vingt-cinq ans !
- Je dois être présente, jusqu’au bout. C’est très important, pour moi.
- Mes clients laissent tous leur animal ici. Mais d’accord ; je vais prévenir le crématorium, et vous prendre un rendez-vous. Je vais aussi vous la préparer.
- La préparer ?
- La nettoyer un peu, et l’emmailloter.
J’avais ta patte sur mon visage, lorsque je dormais. J’enfouissais mon nez contre ton ventre, je m’enivrais de ton odeur de noisette.
Qui comprend cela ?
Je ne dors plus.
Ma psy sait tout cela. Je la vois trois fois par semaine, maintenant que tu es morte. Je lui ai raconté la crémation. Cet endroit horrible, perdu en zone industrielle. Après une heure de route, j’aperçois cette cheminée monstrueuse au milieu de nulle part, je pense à Dachau.
Je me gare.
Je te prends dans mes bras, emmitouflée dans le plastique et les agrafes. Dans la salle d’attente vide, nous sommes cernées de tracts antivivisection et d’urnes – on m’a demandé d’en choisir une.
Je refuse le café, je refuse de te laisser, et me voici debout, face à un four immense. Un jeune beur me demande « le corps ». Il te place dans une pelle immense, et te dépose dans le four. Il ferme la porte, enclenche une manette, et me laisse.
Je suis debout, adossée à un mur, les yeux fixés sur le hublot qui me montre les flammes. Je reste ainsi, une heure, ou plus. L’odeur, la vision, le bruit assourdissant de ta mort. Le bruit de mes cris intérieurs, hurlements d’incompréhension, de douleur et de rage, gémissements d’animal blessé à mort, le bruit de la machine infernale dont un compteur affiche deux cents, puis trois cents degrés.
L’employé réapparaît. Il actionne de nouveau la manette, en sens inverse, et s’en va.
Un peu plus tard, le revoilà. Il ouvre la porte, et avec sa pelle, fait tomber ce qui reste de toi  dans un seau métallique. Il place le seau contre un mur, et repart.
Je m’approche, je ne sais comment. Tes os sont minuscules. Je n’en reviens pas : ils sont réellement minuscules.
L’employé revient.
- Vous allez faire quoi ?
- Broyer les os.
- C’est pas la peine.
- Ça prend pas très longtemps, allez dans la salle d’attente.
- C’est pas la question. A quoi ça sert, de les broyer ? Ils rentrent dans l’urne, non ?
- Je vais demander au patron.
J’attends. Je t’observe encore, réduite en un tas de tout petits os.
Vision atroce. Pour quoi te réduire encore ? Cette pensée m’est insupportable.
- Il paraît que vous ne voulez pas les cendres ?
- Je ne vois pas pourquoi on la réduirait encore.
Le bonhomme explose : J’ai jamais entendu ça ! En vingt de carrière, j’ai ja-mais entendu un truc pareil ! Vous me prenez pour qui ? Pour un type sans déontologie ? Dans le métier, je suis respecté, je sais ce que j’ai à faire ! Mais ça !!!…
Je ne réponds rien, incrédule. Je me prépare à devoir livrer une bataille sans merci dans laquelle le patron tirera d’un côté du seau, moi de l’autre. Je me sens anéantie de colère, de douleur et de peur, en fait. Mais il se tait lui aussi, et reste pareillement immobile.
On se jauge en silence, on s’évalue, comme deux animaux incapables de
se comprendre.
Finalement, avec un rictus de mépris profond, à la limite du dégoût, il lâche :
- D’accord, on fait comme vous exigez. Suivez-moi.
Le patron verse les os dans l’urne en céramique.
- Je vous la scelle ?
- Oui.
Il applique une colle sur les bords du capuchon, puis le presse  contre l’embouchure de l’urne. Il me la tend, je lui donne son chèque.
Je repars avec tes os, toi si libre, devenue os emprisonnés à jamais.
Ils croient que je vais faire une rechute, une nouvelle dépression.
Mais non, pas du tout.
Je continue à rire, à vivre.
Je dois juste prendre, de temps en temps, des médicaments pour dormir.
Il y a maintenant  trois mois que tu es posée sur une étagère, entre  « L’insoutenable légèreté de l’être » et « L’immortalité ». Nous  sommes en juin, et je recommence mes longues promenades en forêt.
Mais je dois de plus en plus les écourter, car mon dos me fait mal.
Juillet. Je ne peux plus marcher longtemps. J’ai si mal, en vérité,  que je ne peux plus appuyer mon dos contre une chaise. De profil face au miroir, je découvre alors un os, là, en bas de la colonne vertébrale, si proéminent qu’il dépasse de mes fesses.
Je prends rendez-vous avec un médecin, une femme que ma psy m’a recommandée juste avant de prendre ses vacances.
- Vous avez récemment maigri ? elle me demande.
- Non.
- Quel est votre poids ?
- Je ne me pèse jamais, mais je dirais, 50.
- On va vous peser.
- Je suis sûre que je n’ai pas maigri, je suis pareille depuis des années, non c’est pas la peine de me peser.
- J’ai besoin de connaître votre poids exact.
- Ecoutez… J’ai eu des problèmes d’alimentation, durant mon enfance. Je m’en suis sortie. Mais les balances, je ne peux plus. Ça m’angoisse vraiment.
- Je comprends. Mais si vous voulez que je vous aide, il faut monter.
Je monte. Je n’ose pas regarder. Puis je regarde quand même, parce qu’elle regarde, et qu’elle ne dit rien. Je regarde les chiffres. Je lis 41.
Je me mets à pleurer.

 

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Published by Aloysius Chabossot - dans Avis sur texte
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commentaires

sophie 08/01/2008 22:11

J'ai été très émue par plusieurs passages qui semblent très vrais, comme le fait de placer l'urne au mileu de deux livres à titres très symboliques ou le fait d'avoir à affronter un professionnel de la mort.

J'aurais apprécié un peu plus de force au début pour mieux "plonger" dans le texte et aussi un parti pris du personnage plus prononcé. Il aime la personne dont il parle c'est certain, mais on arrive pas à ressentir en quoi cet amour peut être particulier, en quoi il pourrait nous toucher.
J'ai l'impression que le texte doit toujours parler d'autre chose que ce dont il parle réellement, mais ce n'est que ma sensibilité de lectrice qui s'exprime. Je me trompe peut-être.
Quant à la comparaison avec Dachau, elle est maladroite, le personnage a-t'il vécu dans un camp, la guerre? Soit c'est un trop petit indice pour situer le texte au niveau historique, soit il serait nécessaire d'"expliquer" en quoi cette cheminée vous rappelle exactement Dachau. (un camp d'extermination parmi les autres ou celui-ci précisément?)

En tout cas, je serais ravie de lire d'autres textes que vous écrirez et vous encourage à continuer.

fee_line 28/11/2007 11:03

Merci beaucoup, Lucile, de ce partage. Cela me touche.
J'aime bien la fin (pour le moment en tout cas)... (Sourire)
Je suis allée lire votre texte. Et je vais le relire... (Sourire, bis)

Lucile 27/11/2007 17:28

Tout comme la mini-nouvelle "Sauvetages", j'accroche vraiment à celle-ci. En particulier sur le rythme de la narration et la description des sentiments qui se bousculent, les pensées qui arrivent les unes à la suite des autres... Enfin votre style est super!
Sur ce texte en particulier, je pense que la chute (l'épilogue en général, en fait) pourrait être plus "dramatisée"(je ne trouve pas le mot juste pour dire ce que je veux! j'espère que vous comprenez...). Mais là ça touche au fond de l'histoire et aux goûts personnels...

En tous cas j'aime beaucoup votre style qui se lit tout seul à mon avis... Je viens de voir que vous donniez une adresse de site Web avec votre signature... Je vais aller me régaler de vos textes!

Au passage, j'ai moi-même soumis un texte à avis (et n'en ai pas recueilli beaucoup jusqu'à présent, héhé ^_^). N'hésitez pas à faire vos commentaires (d'autant plus que je l'ai pas mal retouché par rapport à la version proposée et que je sais donc qu'il est loin d'être parfait!)