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6 août 2007 1 06 /08 /août /2007 12:14
A nous de vous faire préférer le train

 A peine installé sur mon siège, dans un wagon presque vide, je suis interpellé par un jeune homme trapu, dont le crâne rasé révèle une peau halée. Sa bouche cernée d’un petit bouc pointu me dit demande avec un étrange accent :

- C’est libre ?

Evidemment je réponds oui.

Il s’assied à côté de moi. Pourquoi ? Il y a des places libres partout dans le wagon.

Je n’ai pas le temps d’espérer qu’il me laisse lire tranquillement, puisqu’à peine assis, il engage la conversation.

Il parle beaucoup, questionne comme un enfant. Sa voix est saccadée, et haut perchée. Tout le monde doit l’entendre dans le wagon et je déteste ça. Son dialogue est décousu, il passe du coq à l’âne, me parlant dans la même phrase du concert qu’il a vu il y a deux jours, et de sa petite sœur morte sous ses yeux dans un accident de voiture.

Il me fait peur. J’aimerais qu’il parte. Je cherche bien inutilement de l’aide dans le regard du contrôleur, mais je dois simplement avoir l’air de bavarder avec un ami. Je ne veux pas qu’il soit mon ami. Ni qu’il croie que je suis le sien.

Je réponds à ses innombrables questions, le plus brièvement possible, regardant par la fenêtre aussi souvent et longtemps que la politesse le permet, rêvant de me perdre dans la forêt de bouleaux qui défile interminablement.

- C’est quoi ton soda préféré ?

Je me tourne vers lui, interloqué.

- Euh, je sais pas trop. Le coca je pense.

- Pepsi ! hurle-t-il, c’est pepsi le meilleur soda, et tu ferais bien de ne pas l’oublier.

Je devine les sourires en coin des autres voyageurs, qui doivent tous remercier le ciel que cet étrange personnage ne se soit pas assis à côté d’eux.

Je vais aux toilettes, tenter de reprendre mes esprits, de faire une pause, de trouver un échappatoire.

Respirer.

Simplement.

Mais il faut que je sorte. Quelqu’un attend derrière la porte. Je dois y retourner, je ne peux pas faire si long.

Je titube dans le couloir sous les cahots du train. Les passagers évitent mon regard, gênés, lâches.

Je me rassieds. Il demande :

- Tu aimes quoi comme beurre de cacahuètes ?

- Je n’en mange que très rarement, je n’aime pas trop ça, alors tu sais, je ne connais pas les marques.

- Pourtant il n’y en a qu’une qui soit vraiment du beurre de cacahuètes, tu sais ?

- Sans doute oui, murmuré-je, pour essayer de lui faire comprendre qu’il n’a pas besoin de parler si fort. Et c’est laquelle alors, histoire que je puisse y goûter et peut-être que j’aimerais.

- C’est sûr que tu aimerais, répond-il brutalement.

- C’est quoi alors ?

- Je ne te le dirais pas, non. Tu ne le mérites pas, soupire-t-il.

Je me tais.

Pendant environ trois minutes, c’est le silence. Le plus long silence depuis près de deux heures. Je reprends espoir.

Il ne tarde pourtant pas à recommencer. Ses questions sont de plus en plus saugrenues. Je les entends à peine. Je vois simplement son bouc s’agiter autour de sa bouche. Je suis sonné, saoulé, hagard. Il a l’air agacé.

«  Tu aimes la pluie ? Pourquoi pas ? Tu trouves que c’est admissible qu’un bus ait du retard ? Ta mère fait de la confiture aux fraises ? Tu te touches beaucoup quand tu voyages seul ? Tu préfères la salade verte ou de carotte ? Pourquoi ?…. »

Encore dix minutes. Dix minutes, et ce foutu train s’arrêtera. Je pourrai enfin descendre, m’enfuir.

Je ne me sens pas bien. Je n’en peux plus. Je veux être tranquille. Je le lui dit. En douceur.

Il me fait répéter.

Son regard est dur.

Ma voix tremble.

- Tu sais, rétorque-t-il, la nature est à tout le monde, et ne pas vouloir partager, vouloir voyager seul, c’est voler.

Et il pose sa main sur mon poignet quand je saisis mon livre. Elle est froide, ferme.

Le train ralentit. Je me dépêche de prendre ma veste.

- Pourquoi es-tu si pressé mon ami ?

Je suis au milieu du wagon, debout, entouré de passagers, quelqu’un, lui, me parle et pourtant, je ne me suis jamais senti aussi seul.

Je prétexte un mal de ventre, le besoin d’aller aux toilettes de la gare :

- Il ne faut pas m’attendre, pars devant, je te rejoindrai.

Il acquiesce, sourit. Je respire un peu mieux.

Bien avant que le train ne soit arrêté, je suis devant la porte. Il est juste derrière moi. Je ne me retourne pas, j’aimerais l’ignorer. Mais je le sens.

Je saute du train dès que les portes s’ouvrent, en le saluant de l’air de plus jovial possible.

- Vas-y déjà, je te rattrape…

D’un pas rapide que j’espère assuré malgré mes jambes en coton, je me dirige vers les toilettes, prêt à y rester pour l’éternité s’il le faut.

J’entre dans la cabine, et je referme la porte. Elle me résiste et me repousse en arrière.

Ses yeux perçants me glacent quand le bouc pointu me dit d’un ton égal : « il ne faut pas faire ça mon ami… »

Cette simple phrase me fait froid dans le ventre, comme un éclair de métal : « je ne suis pas ton ami » ai-je envie de hurler.

Et je vois sa main.

Et la lame rougie qui s’éloigne de moi.

Puis elle revient.

C’est frais, cela ne fait pas mal.

« Tant mieux », ai-je le temps de penser, avant de la sentir encore glisser.

Je m’affale sur la cuvette. Il fait froid.

Sans un mot, il se retourne. La porte se referme lentement sur son absence, avec un léger grincement. Je fixe la trace rouge de ses doigts sur la paroi.

« Enfin, enfin, il est parti… Je vais attendre encore un peu ici, pour être sûr ».

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Published by Aloysius Chabossot - dans Avis sur texte
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commentaires

Jean 14/10/2009 16:02


Quelle histoire! Y a-t-il une suite? Et je trouve extrêmement bien pensé, et simplement extraordinaire, géniale, l'évocation des coups de couteaux... J'ai absolument envie de savoir si l'héroine
survivra, votre début d'histoire à réussit à m'engager complètement dans votre récit!


Luz 07/09/2009 11:56

Wouaw =D L'histoire est saisissante.

arpenteur 13/04/2008 11:27

Merci beaucoup.
Il y a quelques autres nouvelles (entre autres) sur les "virgules" si cela vous intéresse

Kundera 12/04/2008 15:25

Le style est très agréable.
L'histoire rondement menée.
Encore? :)