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15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 16:17

Ce samedi matin, j'arrive sur le salon vers 10 h 20. On nous avait dit 10 h, mais mon esprit d'incorrigible rebelle m'a dicté de reprendre un croissant, un pain au chocolat et un double expresso au buffet de l'hôtel. Ensuite, j'ai fait un tour dans le fameux marché de Brive, à l'affût du fantôme de Georges Brassens. Après avoir soulevé quantité de bottes de radis, de salades de toute espèce et de clapiers à lapin sous l'oeil réprobateur des commerçants du cru, j'en ai finalement conclu qu'il avait dû s'envoler depuis longtemps. Devant la halle qui accueille la foire, une foule compacte et disciplinée attend patiemment de se faire palper par la police locale avant que de côtoyer enfin le gratin de la littérature française. Pour ma part, je passe par la porte réservée aux auteurs, en brandissant crânement mon badge sous le nez du cerbère chargé des contrôles.

A l'intérieur, la foule s'écoule en masse compacte le long des stands, telle une coulée de lave (c’est beau, non ?). J'arrive péniblement à ma table de signature encore vierge, où un vieux monsieur m'attend. "Voilà, m’explique-t-il, j'ai 83 ans et j'ai dans l'idée d'écrire un roman. Pour tout dire, j'ai déjà commencé, j'en suis à la trentième page."
"Bien, bien" rétorquai-je fort à propos.
Il poursuit : "C'est que j'ai eu une vie bien remplie, j'ai rencontré beaucoup de gens passionnants, j'ai même taillé le bout de gras avec Saddam Hussein, pendant 20 minutes".
"Bien, bien" répliquai-je du tac au tac (Il faut dire que je ne suis pas encore bien réveillé).
Le vieux monsieur est charmant, il finit par acheter mon livre, que je lui dédicace avec le plus grand plaisir. "Les affaires démarrent très fort ! " me dis-je in petto. Les deux heures suivantes n'auront hélas de cesse de contredire mon bel enthousiasme initial, et, abruti par le brouhaha ambiant, je manque à plusieurs reprises de m'écrouler de ma chaise, accablé par l'ennui et le désœuvrement.

Vers 11 h je décide de me ressaisir et pars faire un tour dans les allées. Aujourd'hui, toutes les vedettes sont à pied d'oeuvre, et ça dédicace à tour de bras derrière les stands assaillis par une foule en extase : "Oh ! Regarde ! C'est Sébastien Follin !" J'ignorais pour ma part que ce brave garçon avait écrit un livre... Et là ! Yves Rénier ! Ah... Lui aussi écrit ? Mais... N'est-ce pas Hervé Villard, là ? Mais si ! Juste à côté de Jean-Louis Debré (ils doivent avoir des foules de choses à se raconter). Un peu plus loin, c'est Antony Delon, de l'autre côté, Mylène Demongeot. D'un coup, je suis fier d'habiter en France, cette belle patrie où tout un chacun (dès lors qu'il passe à la télé) est irrémédiablement habité par la grâce de l'écriture. Vous qui n'arrivez pas à terminer votre deuxième chapitre, que la honte s'empare de vous à tout jamais ! Et prenez donc exemple sur Sébastien Follin qui, malgré son travail harassant de météorologiste cathodique, trouve le temps - et le talent !- de torcher 250 pages comme qui rigole !

De retour sur mon stand, je fais part de ma ferveur cocardière à Caroline Sers qui, sans aucun ménagement pour mon insondable candeur, remet les pendules à l'heure : ces gens, pour leur grande majorité, n'écrivent pas leur livre... Pas le temps, et surtout pas les capacités...

La claque !

Qui alors ?

Des "nègres" (les Anglo-saxons parlent plus élégamment de "ghostwriter"), généralement appartenant au milieu de l'édition, qui dans l'ombre triment pour les autres. Oh ! Ils ne sont pas particulièrement à plaindre, chacun de ces travaux de commande leur rapporte entre 15 ou 20 000 euros forfaitaires, parfois même ils bénéficient d'un pourcentage sur les ventes. Mais si financièrement, il s'agit d'une bonne affaire, qu'en est-il de l'ego, hein, le fameux ego de l'auteur ? Eh bien ! Ils s'arrangent avec, plus ou moins bien. Lou Durand, le "nègre" de Paul-Loup Sulitzer (qui, s'il sait compter, ignore tout de l'écriture) était malade de constater que ses romans passaient inaperçus alors que ceux de son "employeur" se vendaient dans le même temps comme des petits pains. Comme on le voit, on aurait d'ailleurs tort de croire que seules les "vedettes de la télé" n'écrivent pas leur livre, quelques romanciers jouissant d'un certain renom n'ont fourni, dans le meilleur des cas, que de vagues trames écrites avec le pied. Mais leur nom ne circule pas, car une clause de confidentialité figurant dans le contrat rend les "ghostwriters" particulièrement méfiants : il serait dommage de tuer la poule aux oeufs d'or pour le simple plaisir de fanfaronner auprès de ses connaissances... Sachez toutefois qu'un prix Goncourt lycéen fait partie de ces auteurs manchots, ainsi qu'une belle Eurasienne au patronyme lacanien. Elle était d'ailleurs présente à Brive, et j'ai beaucoup ri à la voir minauder face à un admirateur qui lui déclarait, la voix vibrante d'émotion : "J'aime beaucoup ce que vous faites".

Deux anecdotes piquantes pour en finir : un éditeur avait demandé à un rugbyman célèbre un livre de mémoire. Comme toujours dans ces cas-là, on a dépêché un "nègre" pour "accoucher" le futur "auteur". Lors de leur première rencontre, le sportif expose sa conception de l'ouvrage devant l'écrivain médusé : voilà, il voudrait faire un truc comme le bouquin de Bernadette Chirac, là, celui où elle donne son avis sur la vie, la mort, Dieu, la famille et la couleur des chaussettes de son mari, un machin profond, quoi. Il a fallu que notre homme déploie des trésors de patience et de diplomatie pour convaincre le rugbyman que euh, ben ce qu'attendait peut-être le lecteur potentiel, c'était plus des histoires de maillots mouillés et de troisième mi-temps totale folie que des considérations philosophiques sur le sens de la vie.

Deuxième histoire : un académicien, qui a pour habitude de ne pas écrire ce qu'il signe (sans doute trop débordé par les travaux de l'Académie) téléphone à son écrivain-soutier : "J'ai lu mon livre. Félicitations, c'est tout à fait moi !" A ce stade-là, on peut carrément parler de schizophrénie...

Bon, tout cela est bien joli, mais Marc Lévy, il écrit ses romans, lui ? Alors là, nous nous portons personnellement garant de l'honnêteté absolue du bestseller-man en la matière. Preuve indiscutable : si ses histoires étaient écrites par d'autres, elles seraient forcément mieux, beaucoup mieux torchées. Une autre immaculée pure et dure : Amélie Nothomb. Elle est d'ailleurs là, à quelques mètres de moi, sur le stand Albin Michel. A ses côtés, sa soeur qui a écrit, tenez vous bien, un livre de recettes intitulé "La cuisine d'Amélie". Une affaire de famille, en somme, au contenu à n'en pas douter tout à fait passionnant... Mais cela ne s'arrête pas là. A la gauche d'Amélie se trouve Tom Verdier. Qui c'est celui-là ? Le petit ami d'Amélie, tout simplement (oui, je sais, moi aussi, jusqu'à présent je pensais qu'Amélie Nothomb était un être asexué, ou alors se suffisant à lui-même, comme les escargots). On imagine facilement que sans le petit coup de pouce providentiel de l'écrivaine à succès, le roman – sans doute exquis - de ce joueur de poker plus ou moins professionnel serait probablement resté à jamais au fond d'un tiroir.

Devant notre table passe une quantité impressionnante de badauds, en transit pour la planète Amélie. Du coup, c'est à peine s'ils jettent un oeil morne sur les livres qui s'étalent devant eux. Il faut dire que l'on ne fait pas beaucoup d'efforts pour retenir le chaland. Pas comme ceux d'en face, une maison d'édition régionale dont les auteurs se dépensent sans compter pour refourguer leur production. J'observe, fasciné, la tactique d'un vieux monsieur qui, les mains dans les poches, l’air de rien, se tient à un mètre de son emplacement. Dès que quelqu'un passe, il fond telle l’araignée sur sa proie, le dirige subtilement mais fermement vers son étal et commence à lui faire l'article. Rien que de le regarder faire, je sens la fatigue m'envahir. Je suis à deux doigts de piquer du nez lorsque Emilie vient nous faire un brin de causette. Elle vient de s'entretenir longuement avec Christine Devier-Joncourt qui est présente incognito sur le salon (et pour cause, depuis "la putain de la république" et sa fugace exposition médiatique, elle n'a plus rien fait). En fait, elle est à la recherche d'un éditeur jeunesse pour publier un roman illustré (par ses soins) se situant, selon elle, entre "J-K Rowling et J.R.R Tolkien", en toute modestie, bein sûr. Elle voudrait cependant le signer de son nom, car à son avis, il jouit encore d'une certaine notoriété. Imaginez le casse-tête pour le staff marketing d'une maison d'édition chargé de promouvoir un livre jeunesse écrit par "la putain de la république" ! Emilie lui a gentiment suggéré d’envoyer son manuscrit par la poste.

 

L'après-midi s'étend, interminable... A 7heures moins le quart, les nerfs prêts de craquer, on quitte le stand. Au passage, Bettina Heinrichs m'interpelle : "Vous venez en boîte, ce soir ? Tout le monde y sera !" Ca serait avec plaisir. Reste à convaincre mes collègues, mais ça ne sera pas chose facile, car eux, des salons, ils en mangent toute l'année, alors le soir, c'est dodo. On verra bien...

On a vu. Ou plutôt, on n’a rien vu du tout. Après le resto, plutôt très bruyant,  on avait tous la tête comme des citrouilles, avec une seule idée en tête : le lit (mais juste pour dormir). Je regrettais un peu ma soirée en boîte : j'imaginais les dizaines de tableaux croquignolets que j'aurai pu vous rapporter ici même...

Une fois réfugié dans ma chambre, je réalise que je me suis trompé de jour pour le film coquin : samedi soir, c'est maintenant ! Chouette ! Ben non, pas chouette du tout. En fait, je suis réellement fatigué. Je me glisse sous les draps, le casque du mp3 sur les oreilles... Bang Gang...

 

Et rideau !


De notoriété publique, Antony Delon est un des plus mauvais acteur du monde.
En revanche, c'est à n'en pas douter un brillant écrivain.



Hervé Villard, en panne de Régécolor, mais pas d'inspiration.
(A sa gauche, le crâne altier de J-L Debré, occupé à dédicacer un Kleenex)

 

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Published by Aloysius Chabossot - dans Actualité littéraire
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commentaires

Aphasique 21/12/2008 23:49

Ce qui convient est "de bon' mon premier"/
Mon deuxième ça vous la coupe sans problème/
Mon troisième est de coutume/
Mon quatrième est sexy en diable et se prénomme Arlette/
Mon cinquième est triple au J.O /

Et mon tout se fait attendre

Réponse :
Format-Paire de ciseau-Dire bonjour monsieur dame en arrivant-Laguiller-Dose de dopage...

Non, elle ne veut rien dire ma charade !

aralnah 19/12/2008 08:57

Pour le retour d'Aloysius Chabossot tapez un!
Pour qu'il écrive de nouveaux articles tapez 2...
Pour qu'on arrête d'écrire des commentaires, tapez nous!!!
... c'était un commentaire inutile, certes, mais c'est parce que je m'ennuies de vous!

victoria 18/12/2008 19:56

Moi je soupçonne ce très cher Aloysius d'avoir trouvé la femme de ses rêves et d'être tellement occupé à roucouler tendrement qu'il en oublie ses fidèles lecteurs.... Vous en avez bien de la chance !
Mais de grâce revenez un peu parmi nous car vous nous manquez énormément !!

stef 18/12/2008 18:56

c'est vrai, ça. Il est où le Sieur Chabossot?

aralnah 17/12/2008 09:00

Mais enfin, monsieur Chabossot, où êtes-vous?? 3 articles d'un coup et plus rien??... Moi qui attends tous les jours désespérément de vos nouvelles, afin de me sortir quelques minutes de mon carcan professionnel?? Vous reposeriez-vous sur vos lauriers??
Ou alors avez-vous succombé aux charmes d'Antony Delon?