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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 12:09

J’ai reçu ce matin un mail très touchant, que je porte sans plus attendre à votre connaissance.

 

Monsieur Chabossot,

Je me permets de m’adresser à vous car la douceur de votre regard sur la photo qui orne votre blog me laisse à penser que vous êtes un ami des bêtes.

Je m’appelle Clément Houellebecq. Pour être tout à fait honnête, je m’appelle Clément tout court, mais si j’ai pris la liberté d’accoler à mon modeste prénom le patronyme de mon illustre maître, c'est pour que vous lisiez ma lettre jusqu’au bout (D’expérience, les gens n’accordent que peu d’attention aux propos d’un Clément, surtout si c'est un chien).

Michel m’a acheté dans un chenil de Seine-et-Marne en 1992. J’étais jeune à l’époque, un peu fou, et je me souviens que cette vitalité avait séduit mon futur maître, peu enclin pour sa part aux débordements euphoriques.

A cette époque, Michel était un gentil garçon employé comme informaticien au Ministère de l’agriculture. Le soir, pour se détendre de ses longues et harassantes journées, il écrivait des poèmes qu’il me déclamait ensuite d’une voie monocorde tandis que je regardais “Question pour un champion”. Globalement, je n’avais pas à me plaindre de mon existence; la gamelle était toujours copieusement remplie et j’avais même obtenu la permission de dormir dans le lit de mon maître, collé contre sa peau, certes flasque, mais tiède.

Un jour, Michel entreprit d’écrire un roman. Il attaqua bille en tête, avec à l’esprit une vague trame mettant en scène un lapin pourchassé par un fermier vindicatif. Le résultat lu à haute voix se révéla d’une part affligeant et d’autre part un sérieux obstacle à une écoute attentive de “Questions pour un champion”. Ayant réussi à le convaincre que sa prose ne valait pas un clou, je lui proposais, afin de recouvrer un peu de ma quiétude, de l’épauler dans sa tâche. Pour ne pas le vexer, je suggérais de garder le personnage du lapin, en l’incluant toutefois dans un cadre plus large incluant des personnages en butte aux affres de l’existence. Cela lui convenait, mais un problème se posa bien vite : autant il était intarissable sur les lapins pourchassés par un fermier vindicatif, autant il s’avéra sec face aux personnages en but aux affres de l’existence. Et c'est là précisément que je commis ma plus grosse erreur : je lui proposai d’écrire moi-même l’histoire, qu’il n’aurait plus qu’à signer en échange de quelques caresses sur le flanc et d’une marque supérieure de pâtée pour chien. Marché de dupe s’il en fut !

“Extension du domaine de la lutte” sortit en 1994, et les ventes, plutôt modestes au départ, permirent tout de même à Michel de s’acheter un duffle-coat tout neuf doublé en fourrure synthétique. Ayant pris bien vite goût à l’aisance matérielle - toute relative - que lui apportait cette nouvelle activité, il exigea de moi que je lui écrive un nouveau roman. Le joint de culasse de sa fuego ayant lâché, il était nécessaire, m’expliqua-t-il,  que les ventes de ce nouvel opus soit à la hauteur de son ambition, c’est-à-dire acheter une nouvelle voiture, avec radio cassette incorporé, de préférence. Pour atteindre ce but, il me demanda d’inclure dans le roman de longs passages de sexe explicite, procédé contre lequel je m’insurgeai immédiatement. Après trois longs jours enfermé dans la salle de bain sans pâtée ni eau, j’acceptai finalement et me mis au travail. Michel tenait absolument à ce que l'histoire parle de deux frères (c’est un fan d’Igor et Grischka Bogdanoff), pour le reste j’avais carte blanche.

Je ne m’étendrai pas plus, vous connaissez le destin des “particules élémentaires”. Avec le succès de ce deuxième roman, mon sort était scellé. Je suis depuis l’esclave littéraire de Michel. Pour "la Carte et le territoire", j'ai fait des semaines de 50 heures, mes coussinets étaient en sang à force de taper sur le clavier et vous savez quoi ? Lorsqu’il a eu le Goncourt, cet ingrat ne m’a même pas rapporté un doggy-bag de chez Drouant !

C’est donc une bouteille que je jette à la mer en écrivant ce mail : faites passer la nouvelle, Monsieur Chabossot ! Sous ses airs d’Alain Bougrain Dubourg sous tranxène, Michel Houellebecq n’a que mépris pour les animaux. Pire, il les exploite pour son confort personnel (il possède également une perruche, Nini, qu’il oblige à chanter du soir au matin).

Qu’on vienne me libérer ! Je n’en peux plus !

 Clément H

 

 

Ps : c’est également moi qui ai écrit “Ennemis publics”, la correspondance Lévy-Houllebecq, la partie de BHL étant assurée par un setter irlandais du nom de Gaston.

 

mh_et_clement.jpg

« Si je n’ai pas le Goncourt, je te jette par-dessus le balcon »

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Published by Aloysius Chabossot - dans Courrier des lecteurs
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commentaires

Laïla 31/05/2011 19:46



J'ai 24 ans et ça fait sept ans que j'écris et je recris des romans sans pouvoir les achever. J'ai écris pas mal de roman mais je recommence à la trentième page. En ce moment je suis à la
treizième page de mon livre et je bloque. Alors je me suis dis qu'écrire était mon rêve mais ce n'était pas mon truc. Mais à chaque fois que j'abodonne quelque chose me pousse à me remettre
sur la planche. Mon but n'est pas vraiment de publier, je veux simplement finir car au fond je sais que cette sensation d'achevement me liberera d'un immense poids. J'ai besoin d'un avis
expérimenté sur le sujet. Merci de me répondre  



Anaïs 09/01/2011 14:52



C'est drôle, non, irrésistible! j'adore!



Aloysius Chabossot 10/01/2011 09:45



Merci !


Et bonne chance (et courage) pour vos recherches d'éditeur !



Victoria 15/12/2010 13:29



Très Cher Aloysius, Quel régal de vous lire !


Dites moi êtes-vous aussi drôle et imaginatif dans la vie de tous les jours ?


Délivrez vite cette pauvre Nini


 



Aloysius Chabossot 17/12/2010 09:10



Très chère Victoria,


Au risque de vous décevoir grandement, je suis, dans la vie de tous les jours, d'une nature taciturne et peu encline aux manifestations de joie et d'hilarité, à tel point qu'à Noël on ourdit
contre ma personne un plan machiavélique qui consistera à m'enfermer dans un placard en compagnie d'une table à repasser durant tout le temps que dureront les agapes. Comment je le sais ?


Je le sais, c’est tout.


Quant à Nini, ne vous en faites pas pour elle, elle aura de la dinde à Noël, elle.



Nanoa 04/12/2010 08:24



Cet e-mail est tout simplement magique! 


J'adore, il est 8h23, je suis levée depuis moins d'un quart d'heure, je n'ai même pas pris mon premier café et lire ça au réveil c'est génial!



Aloysius Chabossot 05/12/2010 00:09



Par contre, il ne faut surtout pas le relire après le premier café !



ARNAUD 03/12/2010 19:53



C'est très frais, j'adore.



Aloysius Chabossot 05/12/2010 00:06



Et c'est de saison !