Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

CONTACT

(cliquez sur la photo)


 

4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 00:47

 

http://comment-ecrire-un-roman.eklablog.com/

A tout de suite !

Je n’ai jamais lu un livre d’Amélie Nothomb. Je sais cependant, comme 99% de la population, qu’elle exerce le métier d’écrivain et qu’à chaque rentrée littéraire elle livre à son éditeur, comme une bonne petite ouvrière, un échantillon de sa production auquel elle donne immanquablement un nom bizarre, on ne sait trop pourquoi. Quoi d’autre ?  Elle porte des chapeaux grotesques dont on ignore s’ils servent à dissimuler un crâne trop volumineux, ou s’ils sont simplement énormes juste pour le plaisir. Et pour finir, elle possède un timbre de voix très particulier, ressemblant à s’y méprendre au son de la craie crissant sur le tableau vert d’un instituteur sadique. Il serait donc plus honnête de dire que je ne sais rien d’Amélie Nothomb, et encore moins sur ses bouquins.
Toutefois j’ai pu récemment constater qu’Amélie dit des choses intelligentes (il est également possible qu’elle en écrive, mais comme dit plus haut, je suis mal placé pour en juger).
Donc, l’autre jour, elle a dit quelque chose de très intelligent, c’était à la radio, et elle était interviewé par un de ces journalistes dégoulinants d’obséquiosité prêt à se pâmer devant le moindre rot dès lors qu’il est émis par un personnage médiatiquement important. Je ne me souviens plus de la question, mais Amélie s’est attardée sur sa méthode d’écriture. Non pas quelle plume elle utilise, ni sa marque de papier préféré, mais sur sa gestion du temps. Amélie se lève tous les jours à 4h du matin et écrit jusqu’à 8h (du matin). Quatre heures d’écriture, tous les jours de la semaine, qu’il vente ou qu’il pleuve. Et là où ça devient encore plus intéressant, c’est qu’elle avouait que ce rituel l’ennuyait profondément, que bien souvent, pour ne pas dire toujours, elle resterait bien couchée, Amélie, pour finir tranquillement sa nuit et se faire réveiller par le soleil levant et le chant des oiseaux. 
Bon, ensuite elle racontait que si elle n’écrivait pas tous les jours elle mourrait et patati et patata... disons que c’est sa problématique à elle, son barnum personnel. Mais pour l’ensemble des écrivains en devenir, c'est évidemment une leçon a retenir : même avec du talent, de l’inspiration et tout le reste, vous n’arriverez jamais à rien si vous ne vous imposez pas une discipline, si vous ne devenez pas, comme le disait Amélie Nothomb, votre propre bourreau. En somme, l’écriture n’a rien de “fun”, de jouissif, c’est avant tout une occupation de masochiste. A méditer avant de se lancer !
signe-amelie-nothomb-L-2
Amélie Nothomb après une panne de réveil
Repost 0
Published by Aloysius Chabossot - dans Comment écrire un roman
commenter cet article
2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 22:59

On trouve sur le site de la revue SOLARIS un texte très intéressant signé par Yves Ménard, directeur littéraire de cette revue entre 1994 et 2001. Naturellement, il s'adresse aux personnes qui veulent avant tout écrire du fantastique et de la science fiction, d'où certains chapitres très connotés, comme par exemple "le syndrome de Startrek". Toutefois, les deux tiers restent tout à fait passionnants pour quiconque veut écrire, tout court.

Car s'il y a bien une chose que les auteurs de SF ne peuvent pas se permettre, c'est l'approximation : il faut que ça fonctionne, à tous les niveaux : histoires, dialogues, personnages... Sinon le lecteur (particulièrement exigeant dans ces domaines) le fait savoir haut et fort. Pour un peu, les écrivains "classiques" passeraient pour d'inoffensifs bricoleurs !

 

 

robot_monster_080320070842.jpg

C'est autre chose que Christine Angot !

Repost 0
Published by Aloysius Chabossot - dans Comment écrire un roman
commenter cet article
9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 14:25

Le manque de temps est l’un des principaux arguments que les prétendants à la littérature avancent lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi ils sont bloqués depuis 5 ans sur le milieu du second chapitre de leur grand œuvre, précisément au moment où Tatie Olga découvre Brutus, l’épagneul breton du voisin, la queue coincée dans le grillage du poulailler. Et lorsque je parle des arguments qu’ils avancent, c’est bien sûr une façon de s’exprimer puisqu’en général, personne ne songe à leur demander où en sont leurs travaux d’écriture, dans la mesure où tout le monde s’en fiche (sauf peut-être Brutus, qui commence à trouver le temps long, sans parler de cette douleur à la queue de plus en plus insupportable).

La solution à ce problème vient – enfin – d’être apportée à la très récente foire du livre de Bruxelles par Nicolas Ancion, jeune romancier liégeois de 39 ans. En 24h chrono, et sous la surveillance aiguisée du public (sans doute un peu moins vers 3 heures du matin), il a réussi à écrire un polar intitulé «Une très petite surface», dès à présent disponible en téléchargement sur le Net.

Jeunes postulants à la gloire littéraire les pieds empêtrés dans le tapis du deuxième chapitre, vous savez ce qu’il vous reste à faire : vous enfermer à double tour dans votre chambrette avec pour seul compagnon un ordinateur en état de marche et 30 litres de café. Vingt-quatre heures plus tard, vous tiendrez entre vos mains ébahies (oui, les mains peuvent s’ébahir, c’est même assez courant) le fruit de vos efforts, que vous n’aurez plus qu’à adresser aux plus grands éditeurs (qui l’attendent déjà en se rongeant les ongles d’impatience).
Et puis surtout : Brutus vous en sera éternellement reconnaissant (sauf s’il meurt à la fin).

 

PS1 : J’ai lu quelques pages du roman en question (pas celui avec Brutus, l’autre) et je dois avouer que c’est assez bluffant, compte tenu du temps imparti. Bien sûr, certains tatillons ne manqueront pas d’observer que l’ouvrage ne compte que 84 pages, que c’est écrit bien gros et qu’il serait plus juste en l’espèce de parler de longue nouvelle. Les tatillons ne sont jamais contents.

PS2 : Les tatillons (toujours eux) avanceront que cet « exploit » n’est pas nouveau, puisqu’il a déjà été accompli en 1927 par Georges Simenon, écrivain prolixe s’il en est.

Les tatillons auront tort. Si l’affaire (Simenon devra écrire un roman sous les yeux du public, enfermé dans une cage de verre) est bien conclue entre Eugène Merle, directeur de plusieurs journaux parisiens et l’écrivain, elle ne réalisera pourtant pas, pour des raisons qu’on ignore (pourtant il y avait une somme rondelette à la clé). L’épisode dit « de la cage de verre » marquera pourtant les esprits et sera directement versé au compte de la légende simenonienne, à tel point que plusieurs journaux ont cru bon relater l’événement alors qu’il n’a jamais eu lieu. 


http://www.cyberpresse.ca/images/bizphotos/435x290/200911/27/127418-enfermes-ancienne-cage-singes-homme.jpg 

Amélie Nothomb travaillant sur son prochain roman 
Repost 0
Published by Aloysius Chabossot - dans Comment écrire un roman
commenter cet article
10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 16:33

Le principal problème des écrivains en devenir, c’est le style ( Pour ceux dont l’autre principal problème est l’histoire, un conseil : recyclez-vous dans le scrapbooking). Combien d’écrivains prometteurs viennent frapper à ma porte, les yeux emplis de larmes, et me supplient de les aider !

L’honnêteté intellectuelle m’oblige à répondre : aucun. Cela étant, ce n’est pas une raison suffisante pour me soustraire à mon devoir.

Aussi ai-je aujourd’hui la joie et l’honneur de vous faire part d’une toute récente découverte qui va révolutionner votre pitoyable existence d’écrivaillon ignoré (voire moqué).

Oui, lamentable auteur au style aussi invertébré et peu ragoûtant qu’un gastéropode baveux dégorgeant au brutal soleil de juillet, une lueur d’espoir s’offre enfin à ton regard  chassieux. A toi enfin la maîtrise d’un style percussif, original, puissant et moderne, en l’absence duquel il n’est objectivement pas raisonnable d’espérer être lu aujourd’hui, au sein d’une société qui célèbre jusqu'à plus soif les principes d’excellence et de compétitivité.

Avant, bien sûr, c’était plus facile, et un pauvre type comme Maupassant pouvait à loisir noircir des pages et des pages d’où suintait la plus effarante des médiocrités sans être vraiment inquiété : faute de concurrence, ses petites historiettes remplissaient les journaux et lui assuraient un train de vie tout à fait indécent au regard de son incroyable absence de talent. En 2009, tout ça est bien terminé, la concurrence est sauvage, les appétits démesurés, les ambitions hors normes. Pensez tout de même que vous allez vous confronter à des Musso, des Angot, des Beigbeider !

Seule échappatoire : sortir du lot en applicant ma méthode.

 

Pour être tout à fait clair dans notre démonstration, nous nous proposons de prendre l’incipit des « Misérables » de Victor Hugo, écrivain surfait au style plat et soporifique :

 

« En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C’était un vieillard d’environ soixante-quinze ans ; il occupait le siége de Digne depuis 1806.

Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n’est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d’indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le diocèse. Vrai ou faux, ce qu’on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et souvent dans leur destinée que ce qu’ils font. M. Myriel était fils d’un conseiller au parlement d’Aix ; noblesse de robe. On contait que son père, le réservant pour hériter de sa charge, l’avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d’assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. »

 

Nous allons à présent transformer cet infâme brouet en phrases modernes et percutantes, grâce au merveilleux outil linguistique que google nous offre gratuitement.

Dans un souci d’efficacité, il est recommandé, pour vos propres textes, de suivre à la lettre la procédure que j’ai appliquée ici et que voici :

traduire le passage en anglais, puis traduire le texte obtenu en allemand, puis le traduire en espagnol pour finalement traduire le résultat obtenu de nouveau en français. Cela apparaît comme un strict minimum pour un effet de modernité conséquent. L’auteur se piquant de modernité extrême, voire d’avant-gardisme, aura tout intérêt à cumuler les traductions successives, passant au gré de sa fantaisie du finnois au hindi, du hindi à l’estonien, etc. Sans oublier in fine de revenir au français, bien sûr.

 

Voici le résultat obtenu, phrase après phrase. La version de Victor Hugoogle est en italique

 

En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C’était un vieillard d’environ soixante-quinze ans ; il occupait le siége de Digne depuis 1806.

 

En 1815, Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. Il était un homme âgé d'environ soixante-cinq ans, il a occupé le siège de Digne depuis 1806.

 

Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n’est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d’indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le diocèse.

 

Bien que ce détail n'est pas en aucune façon la substance de ce que nous pouvons dire que cela serait utile, ne serait-ce que pour être plus précis dans tout, une référence à des sons et des mots, l'intérêt gagné sur votre compte lorsque vous êtes dans le diocèse.

 

Vrai ou faux, ce qu’on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et souvent dans leur destinée que ce qu’ils font.

 

True ou mauvais, ce qui est dit des hommes souvent considérée comme importante dans leur vie et souvent leur sort, comme ils le font.

 

M. Myriel était fils d’un conseiller au parlement d’Aix ; noblesse de robe.

 

M. Myriel était le fils d'un conseiller du Parlement d'Aix, noble toge.

 

On contait que son père, le réservant pour hériter de sa charge, l’avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires.

 

Une histoire de son père, la réserve est d'hériter de son poste, il avait épousé très tôt à dix-huit ou vingt ans, après l'utilisation très répandue dans les familles parlementaires.

 

Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui.

 

Charles Myriel, même le mariage, a dit beaucoup sur elle.

 

 Il était bien fait de sa personne, quoique d’assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries.

 

C'est à cause de lui, quoique relativement petit, élégant, élégant, spirituel, de la première partie de sa vie a été donnée au monde et d'héroïsme.

 

 

 

Est-il besoin d’en dire davantage ?

Non.

Alors, ami écrivaillon, au travail !


 

Mon nom de moi il est Victor Hugoogle

Repost 0
Published by Aloysius Chabossot - dans Comment écrire un roman
commenter cet article
12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 23:19

Vous voulez vous lancer dans l’écriture d’un roman, mais vous n’avez pas d’histoire. Inutile de mettre la charrue avant les bœufs (sinon les beaufs montent dedans, refusent obstinément d’en descendre en vous faisant des grimaces, et vous voilà bien avancé) : il vous faut en premier lieu un héros.

Sans héros, pas d’histoire.

Il est également possible que vous n’ayez pas de héros. Dans ce cas, je vous propose de suivre ma méthode.

Prenez un dictionnaire (français de préférence) ouvrez-le à n’importe quelle page et pointez votre majestueux index au hasard sur le livre ouvert devant vous. Si vous tombez sur « exégèse », recommencez. Si vous tombez sur « furoncle » également. Persévérez en fait jusqu’à ce que votre attente soit tout à fait satisfaite.

Ne reculant comme accoutumée devant aucun sacrifice, j’ai payé de ma personne en me livrant personnellement à cette petite expérience.

 

Compte rendu

 

Au bout d’une petite heure, alors qu’une ampoule douloureuse commençait à pointer à l’extrémité de mon majestueux index, je suis enfin tombé sur LE mot, celui qui, je le pressentais, allait m’ouvrir les horizons infinis de mon imagination jusque-là bridée par la mentalité étriquée de comptable assermentée que je tiens de mon grand-père.

Ce mot était : canard.

Mon héros serait donc un canard, ainsi en avait décidé, après maintes circonvolutions, mon majestueux index.

Bien.

Je m’asseyais aussitôt sur mon fauteuil en rotin (le même qu’Emmanuelle) et laissait vagabonder mon esprit au gré de sa fantaisie…

Il s’agirait d’un canard tout à fait bien de sa personne, au visage aimable et harmonieux, au plumage brillant et doux au toucher, bref, ce que l’on a commune d’appeler un beau brun de canard. Seulement, ce gracieux volatile est malheureux (les canards heureux n’ont pas d’histoire). Son compagnon est parti un jour pour la lointaine Afrique (l’histoire se déroule en Eure-et-Loire) et n’est jamais revenu (on apprendra dans un second volume actuellement en préparation qu'il s'est, en atterissant, malencontreusement empalé sur la corne d'un rhinocéros).

Après un temps de vague à l’âme, les choses de la vie étant ce qu’elles sont, notre oiseau décidede se mettre en quête d’un nouveau compagnon. Hélas son entourage se compose de blaireaux, de mulots, de coq de bruyère, de raton-laveur, d’une très grande diversité de petits animaux en tout genre, mais pas de canard.

Mais notre héros, doté d’un tempérament volontaire, possède plus d’un tour dans son sac. Il achète dans un magasin de farces et attrapes un masque de Donald Duck et le colle sur le museau d’un lapin qui depuis quelque temps lui tournait autour. Le lapin transpire sous son masque, mais tout à son bonheur, il fait comme si de rien n’était. Quant à notre héros, il finit par oublier que son compagnon n’est pas vraiment un canard. Ils coulent ainsi des jours heureux, et ont ensemble beaucoup de… [la fin demande encore a être travaillée]

 

Si vous trouvez cette histoire stupide, c’est que vous n’avez aucune imagination, ou qu’elle est bridée par une mentalité de petit épargnant avaricieux. Auquel cas je ne saurais trop vous conseiller d’essayer ma méthode.

 

Le canard, digne héros des temps modernes

Repost 0
Published by Aloysius Chabossot - dans Comment écrire un roman
commenter cet article
21 juillet 2008 1 21 /07 /juillet /2008 14:31
Dans la série « Ecrire de la littérature de qualité en s’inspirant des grands textes fondateurs de la variété française», nous allons aujourd’hui tout particulièrement nous pencher sur le délicat problème de la concision. En effet, quel écrivain en devenir n’a pas rêvé de produire un jour, en lieu et place de sa logorrhée habituelle, des phrases simples, carrées, dépourvues de fioritures et qui vont directement au but ? Qui n’a pas un instant caressé le doux rêve de devenir le Ernest Hemingway breton, le Raymond Carver picard ou le James Cain ariégeois (en fonction de son lieu d’habitation) ?
Oui, mais comment procéder ?
Ca n'a pas l'air facile, on dirait.
Heureusement, Jean -François Maurice est là.

En guise de démonstration, et dans un premier temps, nous vous présentons ci-dessous une histoire toute simple, telle qu'elle serait probablement racontée par un auteur en devenir plus ou moins débutant.


Quand je coupe le moteur , le thermo de la Laguna affiche ses 55° au compteur. Ca doit faire à l'aise du 28 degrés à l'ombre, ça. Une heure ! Une heure qu'on a tourné comme des mouches dans cette putain de principauté monégasque rien que pour trouver une place. Un caprice d'Agnès, encore. "Allez, on va à Monaco, parait que c'est trop beau, le rocher, les immeubles, la plage !"
En descendant vers la mer, nos tongs fondent à moitié sur le bitume tellement le soleil cogne sans distinction. C'est trop ! Sur la plage, on voit même pas le sable tellement il y a de serviettes avec des corps luisants de toutes les formes couchés dessus, des parasols bigarrés qui font au loin comme des boutons sur une peau pas saine. Je regarde Agnès avec mon air de coker. "Allez c'est pas grave, on est seuls au monde puisqu'on s'aime, tous les deux !". Je m'accroche à cette idée de toutes mes forces en marchant comme un funambule entre les serviettes, au milieu des râleries de ceux qui étaient là avant... Plus de place ! C'est complet ! Comme le métro aux bonnes heures, quoi.
On finit par trouver un lopin de sable ridicule où on s'échoue, pauvres naufragés à bout de force. Je m'étale sur ma serviette chichement déployée et ma tête va se coller aux pieds d'un gros allemand écrevisse juste derrière moi. Je jette un oeil à Agnès, elle ferme un peu les yeux, le soleil est si haut. Elle est drôlement appétissante avec son petit maillot de bain acheté en solde chez Etam. J'oublie toutes les paires d'yeux qui doivent nous mater à ce moment précis et je caresse ses jambes...  On dirait que mes mains brûlent sa peau, ça fait bizarre... Je dis : "Agnès, Agnès..." mais elle me coupe en posant son index sur ma bouche puis elle me sort "Ne dis rien, embrasse-moi quand tu voudras, je suis bien, l'amour est à côté de toi". Je sais pas trop ce qu'elle veut dire par là, mais elle a raison sur un point : on est bien. Si seulement le teuton juste derrière pouvait arrêter de prendre mon crâne pour un paillasson, ça serait parfait. Tranquille, je m'allume un clope et souffle la fumée vers l'azur. Ca râle tout autour : empoisonneur, pollueur, y'a des enfants ici ! Ils commencent à me gonfler tous autant qu'ils sont ! J'écrase mon mégot dans le sable bouillant et sans transition j'embrasse Agnès à pleine bouche. "C'est dingue, je lui dis, tes lèvres ont le goût d'un fruit sauvage, parole !"
- Et toi t'embrasses comme un cendrier froid !
J'apprécie pas trop la comparaison, vengeance ! Et je lui grimpe dessus, en tout bien tout honneur, juste histoire de taquiner un peu.
- Oh oh ! On dirait que l'amour est au-dessus de moi !
Je comprends enfin cette histoire d'amour à côté puis maintenant au dessus ! Tout ça m'excite drôlement, faut bien avouer ! J'accentue le frotti-frotta, je fourre mon nez dans ses cheveux blonds qui font comme une vague qui m'emporte déjà. Le mercure continue de grimper et on commence à vraiment bien s'amuser quand une main s'abat sur mon épaule. Je me retourne : deux types en costume de flics monégasques, ray-ban sur le nez me pointent leur index sur le crâne : "Vous vous croyez où ?". L'autre attend même pas la réponse, de sa poche arrière de pantalon il sort une souche de pv de , un crayon qu'il humecte d'un coup de langue salace : "Nom, prénom, profession...".
L'amour est au-dessus de moi...

***

Voici à présent et en musique la même histoire, racontée par Jean François Maurice, maître de l'esquive narrative, virtuose de l'ellipse s'il en est .On admirera avec quelle aisance il élude les détails triviaux et les digressions sans intérêt pour ne garder que la quintessence romanesque de cet épisode monégasque :



Un minimum de mots pour un maximum d'émotions :
JF Maurice, le Coca Zero du style
Repost 0
Published by Aloysius Chabossot - dans Comment écrire un roman
commenter cet article
15 juillet 2008 2 15 /07 /juillet /2008 17:17

Il existe actuellement une émission de télé réalité qui mérite toute l'attention des apprentis écrivains. Il s'agit de "L'amour est dans le pré", produite et diffusée par l'amie de la culture et des Arts, M6 (ne pas confondre avec M6, le roi du Maroc Mohammed 6 que ses copains appellent ainsi pour le taquiner).
Voici un extrait du concept pondu par la chaîne : "Ils vivent dans les plus belles régions de France, ils ont entre 25 et 48 ans, ils sont viticulteurs, céréaliers, éleveurs de chèvres ou de vaches, Pour L’Amour est dans le pré, dix agriculteurs ont accepté de se dévoiler pour trouver l’âme-sœur."
Bon, je reprends la main pour aller plus vite : chaque agriculteur va choisir (sur photo/CV) deux prétendantes qui viendront passer quelques jours à la ferme. Sur place une lutte à morts va vite s'engager entre les concurrentes afin de gagner les faveurs de notre ami fermier : c'est à celle qui sera la plus sympa, la plus drôle, la plus aguicheuse, et surtout la plus apte à traire les vaches sans en foutre partout. Jusque-là, rien de bien excitant pour l'auteur en devenir à la recherche de sujet. Mais attendez donc un peu, jeunes impatients ! Car aux milieux de ces histoires somme toute banales et répétitives se cache une véritable mine d'inspiration. Imaginez trois personnes : Cécile, cultivatrice de piments et éleveuse de chèvre, carrure de catcheuse, amabilité réduite au minimum syndical, une dure au mal qui ne vit que pour son travail. En face, les deux prétendants Yves et Georges.

Le premier se proclame apiculteur, mais on se dit qu'avec l'énergie qu'il déploie en toutes circonstances, sa production doit avoisiner le demi-pot de miel par an. Yves est un poète, un vrai, qui refuse de se servir d'un micro-ondes et préfère manger des glands et des racines plutôt que de fouler le sol d'un supermarché. Yves n'a évidemment aucun succès auprès de Cécile, tant leur conception du monde semble diamétralement opposée. (Cécile ne mange que des plats surgelés). Circonstance aggravante : notre ami s'avère incapable d'arracher un bâton fiché en terre alors que dans le même temps la campagnarde, flanquée de ce fayot de Georges, en déplantent des dizaines comme qui rigole. Parlons de Georges justement. On ne sait pas trop d'où il sort, mais une chose est sûre : archi-motivé pour venir vivre à la ferme, il est prêt à toutes les flagorneries pour entrer dans les bonnes grâces du maître des lieux : systématiquement d'accord avec ce que dit Cécile, il ne rate pas une occasion de dénigrer - discrètement mais sans appel - les positions extrémistes-écolo de son concurrent. Pour se faire bien voir, il pousse le vice jusqu'à exhiber dès qu'il en a l'occasion un gros livre sur les chèvres qui sont, ne cesse-t-il de répéter, "sa grande passion". Manœuvres qui laissent hélas de marbre notre paysanne acariâtre, tant elle semble en permanence accablée par la présence inopportune de ces deux dégourdis.
D'un point de vue strictement "humain", on ne pourrait que compatir à son désarroi si l'on acceptait d'oublier toutefois que personne ne l'a obligée à participer à ce jeu de dupe. Mais passons. Car toute cette histoire revêt un tout autre intérêt dès lors qu'on veut bien la considérer sous l'angle des "techniques fictionnelles". Nous sommes effectivement en présence de 3 personnages qui de part leurs antagonismes même fonctionnent parfaitement. Le schéma de départ est connu : un Auguste, Yves, qui ne cesse de commettre des bêtises, soit par la parole, soit par les actes ; un clown blanc, Cécile, qui en manifestant sa désapprobation contribue à mettre en valeur les bévues d'Yves. Et un troisième personnage, intermédiaire, qui par sa position de "Monsieur Oui Oui" amplifie le potentiel comique de chaque situation. A ce titre, la discussion sur le thème de l'amour (qui se déroule autour d'une assiette de pâtes à la béchamel, préparée par Yves, avec des grumeaux gros comme des balles de ping-pong) est éloquente : Cécile demande à Yves sa définition de l'amour. "C'est les sentiments, et le sexe" répond notre ami avec un large sourire de grand timide qu'on a toutes les peines du monde à interpréter comme égrillard. Cécile, comme on s'y attendait, n'est absolument pas d'accord et déroule pour le prouver la démonstration suivante, tout à fait imparable : elle aime son chien d'amour, et pourtant elle ne fait pas de sexe avec lui, alors, hein, qu'est-ce que tu réponds à ça ? Yves se contente de sourire, et on voit bien dans le regard de la rude fermière qu'il vient définitivement de rejoindre la clique des hommes de Néandertal obsédés sexuel. Tandis que celui-ci continue d’arborer le même sourire impénétrable, elle demande le point de vue de Georges, qui s'empresse alors de répéter le discours de Cécile, en essayant toutefois de changer quelques mots pour éviter une paraphrase trop intempestive. Cécile qui ne tombe évidemment pas dans le piège grossier tendu par le machiavélique Gilles, décide dans un soupir que ça suffit pour aujourd'hui et monte se coucher.

Bien sûr, la vision de ces trois-là fait rire, mais il n'y a pas que ça : ce sont trois solitudes qui s'affrontent sans jamais se rencontrer, et on devine que finalement, personne parmi ces personnages ne sortira gagnant d'un jeu pipé dès le départ - celui de M6, bien sûr, mais plus largement, celui que leur impose leur propre existence.

Et pour notre plus grand bonheur égoïste, le frottement de ces trois destinées crée des étincelles de fiction qu’il suffit de recueillir et d'alimenter pour allumer un grand feu (notre stock étant actuellement en court de réapprovisionnement, nous avons été contraints d'utiliser cette métaphore moisie, seule disponible. En espérant que notre aimable lectorat ne nous en tiendra pas rigueur).

 

Donc, si vous êtes en quête de personnages inspirants, ne manquez par leur dernière apparition à l'écran, lundi prochain à 20 h 50 si mes souvenirs sont bons.

 

 

 

 

 

 


    Yves et Georges : superbes

Repost 0
Published by Aloysius Chabossot - dans Comment écrire un roman
commenter cet article
11 juillet 2008 5 11 /07 /juillet /2008 15:15
 Il est de bon ton, dans les milieux autorisés (ne me demandez pas lesquels) de se gausser de ce qu'il est convenu d'appeler la "télé réalité", ces émissions plus ou moins tardives qui fleurissent en été sur nos grandes chaînes culturelles comme fleurissent les champignons sur le fumier. Quelques noms jetés en pâture suffiront sans doute à provoquer des spasmes de dégoût à la plupart des gens raffinés qui fréquentent ce blog : "Secret story 2", "Koh-Lantah", "L'île de la tentation".
Puisque vraisemblablement vous n'avez jamais jeté un œil (Dieu vous en garde !) sur l'une de ces abominations, résumons en quelques mots.

 "Secret story 2" (qui, comme sont nom l'indique astucieusement, est la suite du 1) présente un certain nombre de jeunes gens enfermés dans un endroit qui ressemble furieusement à un magasin Ikéa, la piscine en plus. Chacune de ces personnes dissimule un secret que les autres doivent deviner. Dotées pour la plupart de la puissance de réflexion d'un gnou agonisant, elles rencontrent bien sûr quelques difficultés pour venir à bout de tous ces mystères ("Je ne me lave jamais les dents", "j'ai redoublé 3 fois mon CP", "une fois j'ai oublié de remettre de l'argent dans le parcmètre", etc). Mais en rassemblant leur force de frappe, et en se concentrant très fort, elles finissent généralement par y arriver. Entre-temps, le spectateur ravi aura eu droit à quantité d'échanges verbaux prompts à ravir le plus exigeants des prix Nobel sur des sujets variés : "Pourquoi la vie ?", "Dieu existe-t-il ?" "Qui m'a piqué ma tong ?" ou "John-Georges est-il aussi con qu'il en a l’air ?"
      


"Koh Lantah" rassemble sur deux îles perdues au milieu d'une mer de carte postale deux équipes qui vont s'affronter pour gagner qui un bol de riz dont on se partagera les grains un à un, qui une carte postale de la progéniture, prétexte à d'impressionnants niagaras lacrymaux. La production a pris soin de faire cohabiter les personnages les plus hétéroclites possible afin qu'ils se bouffent le nez dans des délais très courts. : le chef d'entreprise UMP, le jeune de banlieue, la bimbo girl, la mère au foyer, le retraité de la poste, tout ce joli petit monde passe effectivement son temps à se casser du sucre sur le dos entre deux gastros exotiques, et lorsqu'ils ne sont pas occupés à courir après un volatile non identifié qu'ils dévoreront in fine sans même l'avoir déplumée.



"L'île de la tentation" est un jeu sado masochiste où des couples décérébrés strictement hétérosexuels s'abandonnent mutuellement sur une île (d'où le titre) peuplées pour les unes de tentateur et pour les autres, de tentatrices (d'où le titre). La principale motivation de ces jeunes gens modernes est de savoir, une bonne fois pour toutes, si leur couple est aussi indestructible qu'ils le prétendent. En général pas plus de 48 heures ne seront nécessaires pour que la réponse tombe, laconique comme une dépêche de l'AFP : non. Pour arriver à ce surprenant résultat, les "tentateurs" des deux sexes ne ménagent pas leurs efforts : corps huilés, danses lascives, regards torrides et dîner romantique aux chandelles propices aux confidences ("Dès que j't'ai vu je me suis dit, celle-là elle est trop bonne, ma parole la vérité !")


Après ce rapide mais édifiant tour d'horizon, il paraît nécessaire d'apporter une précision destinée aux plus naïfs d'entre vous (s'il en existe) : la télé réalité n'a rien à voir avec la réalité, sauf bien sûr si vous pensez que prendre votre douche avec un cameraman et un preneur du son relève de la plus parfaite banalité. Tout est définitivement écrit par des cohortes de scénariste dont le seul horizon créatif reste la courbe d'audience, puis mixé, malaxé, enjolivé ( mochisé, en l’occurence) grâce à la magie du montage.

 Ceci étant dit, il est temps de s'attaquer au sujet qui a motivé l'écriture de ce billet...

A suivre (je sais, c'est insoutenable)
Repost 0
Published by Aloysius Chabossot - dans Comment écrire un roman
commenter cet article
28 juin 2008 6 28 /06 /juin /2008 20:22

Chez un éditeur classique, plus de 50% du prix de vente d’un livre est consacré à la diffusion. Car il ne suffit pas d’être édité, encore faut-il être « accessible », c’est-à-dire présent sur les étales des librairies de France et de Navarre. C’est  précisément pourquoi des hordes de représentants grassement payés sillonnent l’immense superficie de notre territoire afin de caser aux libraires qui n’en peuvent mais les toutes dernières nouveautés. (« Comment j’ai réussi à soigner mon rhume » par Frédéric François, etc.) Enfin… tout ça se passe chez un éditeur classique… Chez Bénévent, éditeur déjà nettement moins classique, puisqu’il s’agit avant tout de « compte d’auteur » qui s’ignore ( Pour tout dire, c’est l’auteur qui ignore ou qui feint d’ignorer, car pour leur part, les éditions Bénévent savent très bien dans quel marigot elles évoluent…) la promotion revêt un tout autre aspect. En effet, chez eux on a choisi de s’en remettre au précepte biblique « Aide-toi, le ciel t’aidera » qui, à défaut de donner des résultats probants, permet de réduire sensiblement les coûts, puisque c’est l’auteur en personne qui est chargé de tout : démarchage auprès des libraires, commandes, etc. Soyons honnête cependant : une énorme promotion est tout de même assurée par les éditions Bénévent, puisque le livre apparaît sur leur site et peut même être commandé ! Sachant que l’auteur a tout de même versé quelques milliers d’euros pour la publication de son œuvre, on dira gentiment que c’est la moindre des choses !

FW, dont nous tairons le nom, en sait quelque chose, lui qui a imprudemment signé un contrat avec eux. Toutefois, rusé comme un lapin, il a enregistré sa conversation avec directeur de Bénévent, qui lui explique benoîtement les techniques marketing de la boîte.

Vous pouvez entendre cette instructive conversation ci-dessous


 

Du vent pour les benêts ?



Repost 0
Published by Aloysius Chabossot - dans Comment écrire un roman
commenter cet article
18 juin 2008 3 18 /06 /juin /2008 14:59

Cette analyse de texte, déjà parue par ailleurs, se situe en droite ligne de l’article précédent consacré à « Hélène » du barde canadien sur patins, Roch Voisine.
Et si le prénom change, il s’agit là encore d’un cri d’amour désespéré et poignant jeté en pâture à l’auditeur égaré, tout à la fois confident et succédané occasionnel de l’être fraîchement disparu. Une magistrale leçon d’écriture au service des sentiments les plus purs.

 

En 1965, Christophe, jeune éphèbe blond et moustachu lance un cri déchirant à la face de la France gaullienne, trop affairée à acquérir machine à laver et autre moulin à café électrique pour s’imbiber des fulgurances poétiques qui transcendent le texte.
Au mieux, « Aline » servira à ses débuts de prétexte ambulatoire aux couples d’adolescents rougeauds tentés par le stupre estival en bord de plage, au pire elle épaulera des années plus tard les réminiscences nostalgiques de bandes de quadras chauves et siliconés (selon le sexe) en offrant à leur gorge parcheminée par la cigarette et le whisky coca un refrain facile à se remémorer avec 3,5 g d’alcool dans le sang.
Il était donc grand temps de rendre justice à cette chanson dont l’écoute, 42 ans plus tard, ne laisse de nous interloquer par la richesse de sa profondeur, à moins que ce ne soit le contraire.

  L’histoire, contée à la première personne, laisse à supposer que Christophe lui-même s’adresse à l’auditeur en lui confiant ses déboires.  

J'avais dessiné sur le sable
Son doux visage qui me souriait

Imaginons la scène : le chanteur, la moustache pleine de sable doré, nonchalamment accroupi, dessine un visage avec un bâton qu’il a sans doute trouvé dans les dunes, là où en général les gens accomplissent les divers besoins que la nature leur impose. Il n’a pas encore précisé l’objet de ce portrait, mais on se doute bien qu’il ne s’agit pas d’un ornithorynque (d’autant qu’un ornithorynque, étant donné la configuration de son orifice buccal, a beaucoup de mal à sourire). Cela dit, nous ignorons si vous avez déjà essayé de dessiner sur le sable un doux visage qui vous souriait, mais sachez que si d’aventure vous tentiez l’expérience, la chose qui en résulterait aurait bien peu de chance de vous soutirer la moindre émotion – si ce n’est un rire nerveux. Aussi il semblerait que Christophe soit un artiste, un vrai, une sorte de Caravage du sable mouillé, ou alors qu’il a plus simplement besoin d’une bonne paire de lunettes. Mais laissons de côté ces considérations futiles, car le drame s’annonce…

Puis il a plu sur cette plage
Dans cet orage, elle a disparu

Oui, déjà, en 1965, les étés étaient pourris, et on ne pouvait vraiment pas faire confiance à Météo France. Notre ami en fait l’amère expérience, et c’est avec les yeux emplis d’horreur qu’il voit l’œuvre d’une vie disparaître sous l’effet d’une pluie aussi dévastatrice que cruelle.

Les amis du vérisme feront sans doute remarquer qu’il aurait été plus simple et sans doute plus crédible que le doux visage disparaisse sous l’effet de la marrée montante.Il est vrai que le réalisme y aurait gagné en intensité. Mais au détriment de l’expression poétique, car la marée, on le sait bien, évoque plus sûrement les odeurs de moules avariées mêlées aux visions déprimantes de vieilles tongs orphelines flottants sur l’écume douteuse que le doux visage d’un amour perdu. Sans compter que Christophe, en laissant bêtement recouvrir sa création par l’eau montante comme un vulgaire gamin de 5 ans avec son château de sable, serait sans doute passé pour un imbécile aux yeux de son auditoire. Ce Christophe est vraiment trop fort !

Mais poursuivons…  

Et j'ai crié, crié, Aline, pour qu'elle revienne 

Le poète fou de douleur ne tient plus ses nerfs et nous assistons à ce que les médecins psychiatres appellent « un pétage de plomb en direct ».

Loin d’imaginer le pathétique de la situation, le chanteur imagine qu’en criant un prénom féminin choisi au hasard, son dessin va se reformer comme par enchantement. C’est évidemment une regrettable erreur d’appréciation, sans doute redevable aux 5 Gins-Martini qu’il s’est envoyés peu de temps auparavant au bar de la plage.
 
Et j'ai pleuré, pleuré, oh! j'avais trop de peine
 
Là on pourrait penser que notre ami Christophe manque un peu de dignité. Et on aura raison : c’est un véritable comportement de lopette. Espérons seulement qu’un maître nageur ne se trouvait pas dans les parages à observer la scène, sinon on n’ose imaginer le calvaire qui fut celui du chanteur pendant le reste de ses vacances (les maîtres-nageurs sont très cancaniers).
 
Je me suis assis près de son âme
Mais la belle dame s'était enfuie
 
Là, Christophe a totalement lâché prise avec le réel. Refusant l’évidence, il préfère imaginer que sa création s’est enfuie à toute jambe. S’il avait su garder son sang-froid, notre ami aurait compris qu’un doux visage dessiné dans le sable avec un bâton n’a pas de jambes et qu’il lui est donc par conséquent impossible de s’échapper. (Et quand bien même elle aurait des jambes, permettez-moi de vous dire que la mobilité reste très limitée si elles sont en sable).
 
Je l'ai cherchée sans plus y croire
Et sans un espoir, pour me guider
 
Nous apprenons où Christophe a passé le reste de ses vacances : sur la plage, occupé à marmonner des paroles incompréhensibles tout en errant sans logique apparente, les jambes lourdes et les bras ballants. C’est une scène particulièrement déchirante, surtout si l’on considère le prix exorbitant des locations saisonnières.
 
Et j'ai crié, crié, Aline, pour qu'elle revienne
Et j'ai pleuré, pleuré, oh! j'avais trop de peine
 
Parfois, pour varier les plaisirs monotones que procure une marche sans but sur une plage déserte sans rencontrer l’ombre d’un vendeur de chichi, Christophe se remet à crier, puis à pleurer, parfois les deux en même temps.
 
Je n'ai gardé que ce doux visage
Comme une épave sur le sable mouillé
 
On sent que notre ami est enfin sur le chemin de la rémission et qu’il reprend un peu du poil de la bête : certes le visage reste doux, mais c’est une épave ! Par l’entremise d’un subtil glissement sémantique, le transfert s’opère doucement entre l’objet de tous les amours et l’indifférence un tantinet dégoûtée. L’auditeur se surprend à nourrir quelque espoir concernant notre ami : un retour à la vie normale, ou pour le moins un retour sur la route goudronnée qui mène au centre-ville. Peut-être même pourra-t-il récupérer une partie du loyer de sa location, il n’est pas encore trop tard…
 
Hélas, les deux derniers vers, récurrente litanie monomaniaque, mettent un terme définitif et cruel à nos espoirs :
 
Et j'ai crié, crié, Aline, pour qu'elle revienne
Et j'ai pleuré, pleuré, oh! j'avais trop de peine

 

Christophe : "On m'y reprendra 
pas à dessiner des trucs sur le sable"

Repost 0
Published by Aloysius Chabossot - dans Comment écrire un roman
commenter cet article