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3 août 2007 5 03 /08 /août /2007 09:09
Les nuits de ma mort (Aube, Livre 4 - Premières tempêtes)

« Voilà des jours et des nuits que je suis dans cette fosse. Des jours, drôle de mot dans la bouche de qui n’a plus revu la lumière depuis… depuis… Ah, je dois recompter les trous dans la paroi de mon cachot. Je rampe vers elle, ma main la retrouve, la parcours. J’y suis. Cent dix et un, deux, trois, quatre jours qu’ils me retiennent ici… Mais que veulent dire ces jours, pour moi qui suis toujours dans le noir et n’ai pour soleil, en de fugitifs instants, que de rares insectes brillant d’une vague lueur, faible, faible, et qui pourtant commence à me brûler les yeux autant qu’un tison. Je suis éveillé, j’enfonce mon doigt dans la paroi, je m’endors, je me réveille, je fais une nouvelle marque… Mes cent quatorze jours, combien ont-ils duré aux yeux des hommes ? Moins d’une lune, ou plus d’un an ? Rien pour me guider. Par instants, je voudrais être une femme. Le flux de mon sang me dirait au moins depuis combien de lunes je suis là. Mais je n’ai que mes sens d’homme, et ceux qui me tiennent captif ont décidé de me faire perdre tout repère. La lumière du jour ne vient jamais là où je suis, non plus que la rumeur des mortels. Je les entendrais, peut-être aurais-je moyen de suivre le passage du temps, de connaître, à tout le moins, l’alternance des jours et des nuits. Non, c’est le silence… et la nuit. Je ne connais que la nuit. Ils me nourrissent. On donne à un porc des mets plus délicats. Je m’y suis résigné. Tout ce qui rentre fait ventre. Et je dois tenir.
J’avais cru, au début, la distribution de nourriture un guide infaillible pour mesurer le temps passé. Ils y ont pensé eux aussi. En guise de nourriture, ils me jettent de temps à autre une charogne ou une vessie remplie de gruau, sans régularité et selon leur humeur. Je jurerais qu’elle est droguée, bien souvent… Je pourrais refuser de manger, mais mourir de faim n’est pas une meilleure solution. Je marche dans ma cellule… marcher, un bien grand mot. Tout ce temps sans voir le soleil et le Père Jour, dans un cul de basse-fosse humide, si humide que l’eau suinte de ses parois et en noie bien souvent le fond, a rendu mes os friables comme sable, mes articulations dures comme pierre. Je serre les poings de colère, bien souvent, et je hurle tant ce simple mouvement est douloureux. Parfois, je me caresse la barbe, mais je sens sous mes doigts une broussaille toute poisseuse de boue. Je me passe la main sur le corps. Ma peau est une carapace de crasse et de terre. Ma chevelure est devenue casque, poils, graisse et vermine mêlés. J’étais prêtre, me voilà traité plus bas que le captif ou la bête immonde. Je possédais un grand savoir, l’éloquence guidait mes discours, il n’y a plus que les vers pour m’entendre. Il y a trois jours, une grenouille ou un crapaud est tombé dans mon puits, et jusqu’à ce que je l’aie écrasé dans mon sommeil, je n’ai cessé de lui parler… Parler, encore un mot. On m’a mis sur le visage une muselière. Elle ne m’empêche ni de manger mon brouet ou les fruits pourris, ni d’aspirer l’eau boueuse devenue ma seule boisson, mais ne me permet pas d’articuler. Ils ont peur, peur que je lance un sort, peur que j’appelle à mon secours les forces chthoniennes. Je le ferais, pour sûr, si je savais les mots… Mais j’ai tout mon temps. Dans ma tête, je récite toutes les malédictions que j’ai apprises. Je les psalmodie, tâchant de respecter toutes les pauses, toutes les intonations. Je fais les gestes, aussi, malgré ce qu’il m’en coûte. Je me répète des pas et des danses. Ah, comme ça danse ! Je saute jusqu’aux étoiles, je m’y fonds, mais j’ai entraîné mes ennemis avec moi, je les lâche, et ils s’écrasent avec un tel fracas que le sol se fend et engloutit tous ceux qui y vivent. Pour la stérilité des prés… Pour celle des femmes… pour que le feu du ciel embrase les récoltes… Oui, je me souviens de tout. Je cherche dans ma mémoire. Toutes les formules d’exécration me reviennent, et tous les gestes, et toutes les pierres et les herbes qui, longtemps macérées et mélangées à la nourriture et à la boisson, conduisent à la folie ou à la mort.

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Published by Aloysius Chabossot - dans Avis sur texte
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commentaires

Marie-Pierre 18/08/2007 21:33

Très beau texte, dur, réaliste. Je ne pense pas que la claustrophobie soit le ressort principal de celui qui parle. On sent plutôt quelqu'un qui veut s'en sortir pour se venger, mais qui est conscient de l'aspect désespéré de son cas, même s'il essaie de le nier.
C'est l'extrait que j'ai le plus apprécié.
En second, je classerais l'Arpenteur.
En troisième, Martin Lucon.

Arson 07/08/2007 12:54

Très très bien écrit !

Camille Butterfly 04/08/2007 16:44

Oui le style est de qualité et sans clichés.
Peut-être dommage que la scène ne soit exploitée principalement que sous son aspect "obscurité".
Notamment, je pense qu'il ne fait pas ses excréments ailleurs ? je vous laisse imaginer les conséquences :-)
Dans un environnement hostile comme celui-ci : humide, privé de lumière, de l'eau toxique, une alimentation des plus douteuses, on peut jouer sur tous les effets vraisemblables : empoisonnement, fièvre, hallucination, les insectes qui l'attaquent, la peau qui moisit, s'infecte, du vomi, etc, etc...
Bref... de quoi bien s'amuser ! ;-)

Sylvie 03/08/2007 23:36

Un style de très haute tenue.
Dommage que vous écriviez de la fantasy (ou du roman historique). J'entends partout dire que ce sont des genres dont les éditeurs sérieux ne veulent pas

Béatrice 03/08/2007 18:17

L'exercice proposé par Monsieur Chabossot est plein d'intérêt et amène à réfléchir sur sa propre écriture, ce qui n'est pas négligeable.
Ce texte est bien mené, bien construit, dans une langue de qualité, plutôt légère, sans redondances et sans les termes ampoulés que l'on retrouve parfois dans ce genre de littérature. La lecture en est relativement fluide et donne envie d'en savoir plus sur le héros.