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4 août 2007 6 04 /08 /août /2007 10:34
Présentation par l'auteur : nous en sommes à la fin du premier tiers du roman que je suis en train de corriger : le journal d'un rêveur.

C’est en rentrant de déjeuner que cela lui tomba dessus. Il ne s’y attendait vraiment pas. De toute façon, comment aurait-il pu s’y attendre ? Peut-on s’attendre à quelque chose d’aussi ridicule ? Heureusement, il était seul. Personne ne l’avait vu.
Alors qu’il allait s’asseoir derrière son ordinateur, Jean Dujean avait remarqué que l’un de ces lacets était défait. Il avait plié un genou et entreprit de le refaire.
Lorsqu’il tira dessus pour affermir le nœud, le lacet cassa. Net.
En temps ordinaire, il aurait maudit sa chaussure et se serait mis au travail. Il n’y aurait vu rien d’autre que l’une de ces mille petites persécutions quotidiennes qui nous obligent à traverser la vie avec un caillou dans sa chaussure. Rien qu’il ne puisse surmonter d’un haussement d’épaules.
Mais là, il en fut autrement.
Tout d’abord, il s’immobilisa, incapable de faire autre chose que de se laisser absorber par ce bout de lacet inerte. Sans pouvoir clairement l’identifier, il décela là un signe funèbre, tragique. Ensuite, une grande tristesse l’envahit. Un accablement sans nom l’étreignit, lui coupant le souffle comme une bourrade dans le dos. Les battements de son cœur se firent plus violents. Montant du fond du ventre, le chagrin le submergea. Un chagrin énorme, disproportionné. Insensé. Il essaya de se raisonner, ce n’était qu’un lacet après tout. Aucun effet. Il avait beau être conscient de son exagération, rien n’y faisait. Sa raison se laissait emporter par la puissance de ces émotions, incapable de contenir ce flot de désespoir. Ce lacet cassé était une incommensurable catastrophe. Un désastre. Rien n’aurait pu lui arriver de pire. Rien. Toujours penché au-dessus de sa chaussure, un genou à terre, l’autre fléchi, il prêta à peine attention à la crampe qui commençait à lui cisailler la jambe. La tragédie qui se déroulait sous ses yeux accaparait toute son attention. Soudain, il sentit une vague monter en lui. Monter, monter…
Puis vinrent les larmes.
Au début, simples perles d’eau en équilibre sur ses cils. A la fin, torrent entrecoupé de sanglots. Il ne pouvait plus s’arrêter. C’était comme s’il était devenu le réceptacle troué de milliers d’années de larmes. Comme si tous ces pleurs refoulés depuis si longtemps avaient choisi cet instant pour se libérer. Toutes ces années de pétrification émotive, d’abstraction sentimentale, tout ressurgissait. Plié en deux, hoquetant, la lèvre maculée de morve, il songea un fol instant à mourir pour échapper à ce déferlement de chagrin. Toutes ces émotions l’ébranlaient de façon si violente. Inconcevable.
Après un long moment d’abandon, il put réfléchir de nouveau. Mais que lui arrivait-il ? Dépression avait diagnostiqué Jacques. D’accord, mais quand même…, à ce point ? Cela ne pouvait pas tout expliquer. Il fallait qu’il se reprenne. Immédiatement. Sans quoi, jamais plus il ne pourrait se relever. Jamais plus !

 

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Published by Aloysius Chabossot - dans Avis sur texte
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commentaires

stephane lavaud 09/08/2007 11:09

Bravo. C'est bien l'un de ses lacets. Remarquez, j'aurai pu écrire: L'un de c'est lacets.

Sévy 08/08/2007 10:35

(n'est-ce pas plutôt "l'un de ses lacets", au début ?)
Sinon, le nom du héros, Jean Dujean, m'interpelle : l'auteur aurait-il trop lu "Les Misérables" ?

Marc Galan 06/08/2007 00:22

Pour avoir connu des dépressifs, je sais que leur dépression s'est en effet manifestée suite à un incident d'apparence ridicule, mais où ils ont vu soudain toute la cruauté du monde attachée à leur perte.
Le style : rien à redire.